OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 La lettre de Baroin à Areva http://owni.fr/2011/11/14/la-lettre-de-baroin-a-areva/ http://owni.fr/2011/11/14/la-lettre-de-baroin-a-areva/#comments Mon, 14 Nov 2011 12:01:01 +0000 Claire Berthelemy http://owni.fr/?p=86559

OWNI s’est procuré une copie (accessible au bas de cet article) d’un courrier de quatre pages du ministre de l’Économie, des finances et de l’industrie, François Baroin, adressé à Jean-Cyril Spinetta, président du Conseil de surveillance d’Areva. Le ministre y détaille les résultats financiers désastreux du groupe et fixe des objectifs de rentabilité peu compatibles avec les leçons de l’après Fukushima. Avec un flux de trésorerie négatif après cession de plus d’un milliard d’euros pour les années 2009 et 2010, François Baroin impose une accélération “des efforts de redressement de la rentabilité” de l’entreprise. Et demande une marge opérationnelle à deux chiffres.

Rapidité, efficacité et rentabilité

Les annexes détaillées sont claires : priorité aux partenariats avec EDF et aux finances pour améliorer le bien-être des actionnaires. La sécurité n’est plus la première exigence et s’est éloignée des objectifs fixés par l’État. Pour le ministre, il faut garder à l’esprit :

face aux enjeux majeurs qui se présentent après Fukushima, la nécessité de restaurer la rentabilité du groupe pour lui permettre de financer ses projets de développement.

Précisément, cette nécessité économique se présente comme ”une attente forte de l’État”. Le Directoire doit se contenter d’appliquer les recommandations ”dans de brefs délais”. Rapidité et efficacité. On peut comprendre la crainte des salariés et leur attente du plan d’action stratégique, prévu pour mi-décembre.

Concernant les finances du groupe, François Baroin ne laisse pas d’autres alternatives que la transparence de leurs finances et choix stratégiques :

La stratégie industrielle d’Areva aura vocation à être déclinée rapidement en un certain nombre d’objectifs concrets, chiffrés et qualificatifs, pour chaque unité opérationnelle.

Le mot d’ordre : rapidité. Areva est prise dans un étau et a pour seule solution d’obéir aux impératifs ministériels.

Dans ces conditions [...] il apparaît plus essentiel encore d’accélérer les efforts de redressement de la rentabilité. Ces efforts apparaissent d’autant plus nécessaires qu’Areva doit reconstituer ses marges de manœuvres financières pour pouvoir poursuivre une politique d’investissement, certes plus équilibrée, mais tout aussi critique pour son développement sur le long terme. Le Directoire devra s’efforcer d’atteindre les nouveaux objectifs fixés pour 2012 et une marge opérationnelle à deux chiffres le plus rapidement possible, et en tout état de cause à l’horizon 2015 au plus tard. Le groupe devra par ailleurs s’astreindre à la plus grande transparence vis à vis de ses actionnaires.

L’intention de François Baroin est louable. L’État, actionnaire à plus de 90 % est en droit de demander des comptes. Et l’entreprise de s’y plier. Reste que les autres actionnaires, plus petits mais néanmoins importants, exigent des résultats. Total, EDF et KIA pèsent lourd dans les choix stratégiques. En atteste l’exigence suivante :

Ces objectifs visent à créer de la valeur pour les actionnaires du groupe, à la fois du fait de l’amélioration de la valorisation du titre et de la capacité à mieux rémunérer le capital investi, mais aussi pour l’entreprise en lui donnant les moyens d’investir pour l’avenir.

Plus loin encore dans la feuille de mission :

En complément, il devra proposer un plan de financement réaliste et conforme aux intérêts des actionnaires.

Et François Baroin d’enfoncer le clou : impossible pour le Directoire de refuser la cession de ses parts dans ERAMET et l’ouverture du capital de sa filiale minière.

Dans ce travail, le Directoire n’exclura aucune hypothèse, notamment s’agissant des modalités de financement du groupe. La cession de la participation d’Areva dans ERAMET et l’ouverture du capital de la filiale minière (dont la possibilité a été laissée ouverte par le Conseil de Politique Nucléaire) devront être analysées en fonction de leur opportunité stratégique et patrimoniale.

Pour parvenir à redresser la barre, rien de mieux qu’un rapprochement stratégique avec EDF, grand ennemi d’hier. Les objectifs fixés par le Conseil de Politique Nucléaire (CPN) du 21 février 2011 précisent comment Areva doit se situer vis-à-vis d’EDF. Le partenariat stratégique met en avant l’importance du rapprochement et l’entreprise de Proglio n’est plus seulement client mais surtout ”partenaire essentiel”. Étrange façon de forcer la relation des deux géants du nucléaire en dehors d’un consortium.

Et non seulement, Areva est sommé de s’entendre avec EDF mais elle se doit de trouver un accord d’approvisionnement en uranium avec Proglio. Alors même que les mines viennent d’être filialisées et pourraient être ouvertes à des fonds étrangers.

Le Directoire devra par ailleurs veiller à conclure un accord d’approvisionnement de long terme d’EDF en uranium.

Il faut de la rentabilité. Surtout pour les actionnaires. Et tisser des liens jusqu’alors in-tissables avec EDF. Une idée pour les mois à venir.


Illustrations via Flickr par Victor Herz [cc-by]

Illustration de Marion Boucharlat pour Owni.

Retrouver tous nos articles sur le sujet avec le tag nucléaire.

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Les Unes des quotidiens disséquées http://owni.fr/2011/08/06/dissection-des-couvertures-des-quotidiens/ http://owni.fr/2011/08/06/dissection-des-couvertures-des-quotidiens/#comments Sat, 06 Aug 2011 14:56:54 +0000 Erwann Gaucher http://owni.fr/?p=75525 Bon alors, ils ont quoi dans les tripes les rédacteurs en chef du Monde, du Figaro ou de Libération ? Sont-ils fabriqués dans le même moule ? S’intéressent-ils tous aux mêmes sujets ? Difficile à savoir sans pratiquer d’autopsie, et étrangement, les principaux intéressés n’ont pas l’air de vouloir se laisser approcher par un bistouri. Ne pouvant donc pas pratiquer selon les méthodes pourtant éprouvées de l’ami Dexter, il n’y a qu’une solution pour répondre à la question : passer au scanner leurs choix de Une. Bref, regarder de près le fruit de leurs entrailles.

Si la méthode est moins médicale, elle est riche d’enseignements journalistiques. C’est ainsi qu’il y a quelques mois, nous avions pu déceler les symptômes de sarkozyte aigüe, à tendance immobilière et franc-maçonne, qui frappait de plein fouet les rédacteurs en chef du Nouvel Obs, de L’Express et du Point.

Alors, docteur, quels ont été les sujets les plus traités, les plus mis en valeur par les trois principaux quotidiens nationaux français ? Une fois que l’on a épluché les 384 Unes du Monde, du Figaro et de Libé entre mars et juin dernier, quel est le diagnostic ? Les analyses du labo sont formelles. On retrouve les traces récurrentes des mêmes quatre principaux sujets, qui ont représenté la bagatelle de 242 titres en Une au total : le Japon, la Libye, DSK, et Ben Laden.

À votre avis, quel sujet est le plus revenu à la Une ? À vous de voter.

L’affaire DSK ? Vous y avez pensé, avouez-le mauvaises langues ! J’en soupçonne même un ou deux d’avoir commencé à affuter les arguments pour fustiger les médias qui, décidément, ne s’intéressent qu’au superflu pendant que le monde flambe. Eh bien non ! La fièvre DSK a certes touché l’ensemble de nos rédacteurs en chef, mais sans plus. Les analyses le prouvent, avec 42 mentions à la Une en quatre mois pour les trois journaux, son “taux d’occupation de Une” est nettement au-dessus de la moyenne, mais rien de mortel là-dedans.

Bien sûr, tous les patients ne sont pas égaux devant ce genre de virus. Ainsi Le Figaro semble avoir été nettement plus touché que ses confrères en plaçant 20 fois DSK à la Une devant Libération (13 fois) et Le Monde (9 fois).

Et ce n’est pas la seule surprise lorsque l’on regarde les résultats complets de l’autopsie :

Un grand merci à Agnès Stienne qui a résumé en un graphique (à droite sur l'image) mon long billet... Comme quoi, une mise en scène efficace vaut souvent mieux que quelques milliers de signes !

Même la mort de Ben Laden n’a finalement pas beaucoup touché nos rédacteurs en chef. Alors que tout semblait réuni pour faire de cette info un véritable virus de Une pendant des semaines et des semaines, la disparition de l’homme le plus recherché de la planète n’aura finalement été qu’un “bouton” rapidement disparu, une fièvre très passagère. Le Figaro n’y aura consacré que 6 titres de Unes au total, Libération 5 (dont un numéro spécial) et Le Monde 4…

L’incroyable succession de catastrophes ayant frappé le Japon, le bilan particulièrement lourd (10 000 morts et 17 000 disparus), la psychose nucléaire, tous les ingrédients étaient réunis pour en faire LE sujet n°1 de ces quatre mois. Et le score est en effet honorable, exceptionnel même par rapport à une année “normale” : 26 titres de Unes pour Le Monde, 23 pour Le Figaro et 13 pour Libération, auxquels il faut ajouter un numéro spécial Japon de Libé et un autre du Monde.

Mais le sujet champion toutes catégories de ce début d’année, la fièvre qui a véritablement touché nos rédacteurs en chef, c’est bel et bien le conflit libyen qui semble être monté directement aux cerveaux de nos patients. Si Libération en a beaucoup parlé en Une (21 fois en quatre mois), Le Monde (44) et surtout Le Figaro en ont proposé une couverture quasi non-stop en vitrine. Pour Le Figaro, on retrouve en effet les traces de quelques 61 titres de Une consacrés à la Libye sur les 96 analysées. En mars, par exemple, à une seule exception près (le vendredi 15), Le Figaro a toujours consacré au moins l’un de ses titres de Unes à la Libye. Impressionnant !

Et la poussée de fièvre a été aussi longue qu’intense, puisqu’elle a duré pendant les quatre mois passés en revue. Au total, chez nos amis du Figaro, la Libye a été à la Une près d’un jour sur deux sur cette période !

Comment expliquer cela ? Difficile… Bien sûr, il faut prendre en compte les différences mêmes de construction de Unes des trois quotidiens. Celle du Figaro proposant nettement plus de titres chaque jour que celle de Libération ou du Monde, il n’est pas étonnant que la récurrence de certains sujets y soit plus importante.

Application de la fameuse “loi” journalistique du mort-kilomètre ?

On pourrait imaginer qu’une sorte de “répartition” naturelle se fait entre les trois titres concurrents. Lorsque Le Figaro et Libération décident de monter en Une très, très souvent le conflit libyen, le quotidien du soir joue une petite musique différente en se consacrant plus au Japon (deux fois plus que Libé par exemple). On pourrait aussi penser que la fameuse et cynique loi du mort-kilomètre, que l’on enseigne dans toutes les écoles de journalisme, est toujours valable en 2011, tout du moins dans le cerveau des rédacteurs en chef. 1 600 morts à 3 000 kilomètres intéressent plus les journalistes que 10 000 morts 10 000 kilomètres.

Sans pouvoir donner un diagnostic simple expliquant tous ces choix (on n’est pas chez le Dr House ici, l’alchimie de la construction des Unes par une équipe au fil des mois est on ne peut plus complexe), se pencher sur ces différences de choix et de hiérarchisation d’une actualité foisonnante est intéressant.

Quand Libé utilise visiblement sa Une en misant sur l’événement qui efface tout le reste de l’actualité (Ben Laden, DSK ou le Japon seuls en Une avec une photo pleine page), Le Figaro semble vouloir jouer la carte de la fidélisation en feuilletonnant un maximum. Le Monde, lui, s’installe dans la durée, dans le droit de suite en étant le seul des trois quotidien à s’intéresser aussi longuement au Japon, avec encore trois sujets en Une au mois de mai (aucun pour Libé, un seul pour Le Figaro).

Cette autopsie permet au passage de relever quelques symptômes inattendus et bénins. Ainsi, Le Monde qui semble avoir fait une poussée d’antigalonnite à la mi-mars. Jusqu’au 14 mars, à chaque fois que le quotidien du soir évoque le leader libyen en Une, il titre ” le colonel Kadhafi “. À partir du 15 mars, le grade de celui-ci disparaît systématiquement pour faire place à un simple “Kadhafi “.

Le Figaro quant à lui, est le seul des trois patients a avoir montré des signes de sinclairose légère en mettant deux fois à la Une l’épouse de DSK (24 mai et 10 juin). Allez, on referme le frigo et on garde les spécimens au frais. Quelque chose me dit qu’il sera intéressant de continuer à les disséquer dans les mois à venir. Une pandémie du virus 2012 se profile à l’horizon…


Article initialement publié sur Cross Média Consulting sous le titre : “Autopsie des rédac’s chef de Libé, Le Monde, Le Figaro

Crédits Photo FlickR CC by-nc gelle.dk

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De Fukushima à DSK: la fin des probables http://owni.fr/2011/05/30/de-fukushima-a-dsk-la-fin-des-probables/ http://owni.fr/2011/05/30/de-fukushima-a-dsk-la-fin-des-probables/#comments Mon, 30 May 2011 09:42:00 +0000 Guillaume Dasquié http://owni.fr/?p=65021 Le scandale s’était ankylosé. Devenu une machinerie rouillée. Les transgressions s’embourgeoisaient. Mêmes les scandales s’écrivaient en statistiques. Rassurantes. Confort d’un lendemain envisagé. Avant qu’une (ré)volution rebatte les cartes, casse les codes, offre de nouveaux marqueurs. Et installe une séquence où les probables dégringolent. Ringardisés.

De la catastrophe nucléaire de Fukushima à l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn, la morphologie du scandale a mué. Et présente une physionomie transformée. Depuis les fondations de l’école des Cultural Studies, à Chicago dans les années 70, sociologues et anthropologues se sont efforcés de comprendre ces événements. De donner du sens au tintamarre. En publiant en octobre 2000 « Political scandal ; power and visibility in the media age », le chercheur John Thompson, de l’université de Cambridge, a parmi les premiers tenté de définir le nombre d’or du scandale. D’en tracer les principes architecturaux. Le scandale se nourrit de transgression et de communication. Quel que soit son domaine, sexuel ou financier. Mais, nuance Thompson:

Comment expliquer le rôle prédominant du scandale politique durant les décennies récentes ? Une manière de répondre à cette question serait de dire que la prédominance croissante du scandale politique est symptomatique d’un déclin des normes morales des dirigeants politiques, à la fois en ce qui concerne leur comportement personnel et leur honnêteté générale dans la conduite des affaires. Ainsi pourrait-on par exemple arguer que les scandales sexuels, dispositifs fort répandus dans la vie politique britannique dans les années quatre-vingt et le début des années quatre-vingt-dix, de même ceux qui ont entaché la présidence de Bill Clinton, reflétaient un déclin général des normes morales (…) Cependant, alors que ces explications peuvent sembler plausibles, peu de preuves viennent les appuyer. En effet, il n’est pas du tout sûr que, d’une façon générale, les normes morales des élites politiques soient aujourd’hui inférieures aux normes auxquelles adhéraient les mêmes dirigeants politiques par le passé. Les affaires extraconjugales de Kennedy en sont à elles seules l’exemple le plus manifeste : très peu de présidents américains précédents semblent avoir eu des liaisons qui, à l’époque, restèrent des secrets bien gardés. Il semble plus probable de concevoir que la prédominance croissante du scandale politique ait moins à voir avec un déclin général des normes morales chez les dirigeants politiques qu’avec une transformation des manières et des modalités par lesquelles les activités des dirigeants politiques sont rendues visibles dans le domaine public.

Thompson, qui consacre un long chapitre à la sociologie des scandales sexuels, pose dans ses travaux une distinction fondamentale entre la transgression des normes morales et la transgression des règles de droit pénal. De nos jours, selon lui, seuls les scandales moraux subsistent. Référence à une fellation présidentielle par une stagiaire de la Maison Blanche, certes consentante, mais que son aîné – puissant parmi les puissants – affirma ne pas connaître intimement. Grand scandale. Mais prévisible dans un pays de culture protestante où les mœurs des hommes politiques sont l’indicateur de leur morale publique. Un peu à l’opposé de la France, pays de culture catholique, où les relations à l’argent des hommes politiques sont cette fois l’indicateur de leur morale publique. Les longues soirées de travail des dirigeants avec leurs collaboratrices dans un cas, les amitiés des trésoriers des partis politiques avec les industriels dans l’autre cas représentent une trame connue. Dans laquelle les médias ont l’habitude de raconter des feuilletons scandaleux. Où le scandale apparaît comme probable, presque normal. Ce constat est partagé par deux sociologues français, Damien de Bic et Cyril Lemieux, dans un numéro spécial de la revue Politix:

Le scandale est à concevoir comme un moment certes peu banal et particulièrement violent de la vie sociale mais néanmoins « normal ». C’est la reconnaissance de cette normalité qui incita les anthropologues fonctionnalistes à tenter de lui attribuer une fonction – de contrôle social, de hiérarchisation, de régénération du groupe. C’est elle qui doit nous inviter à saisir positivement les logiques de la dénonciation et de la provocation publiques, plutôt que d’envisager ce type d’actes comme s’il s’agissait d’anomalies comportementales ou de manifestations collectives d’irrationalité.


Illustration de cette thèse avec l’affaire Woerth. Laquelle s’apparente à une narration sur le thème des arrangements entre le trésorier d’un parti de droite et un industriel ami – étonnante mais pas surprenante – débouchant sur une remise à plat de la notion de conflits d’intérêts dans l’espace public, et entraînant un exercice de transparence pour les membres du gouvernement, désormais soumis à une déclaration d’intérêt – fut-elle imparfaite.

Anthropologues et sociologues français ont décortiqué plusieurs siècles de scandales dans l’ouvrage dirigé par Luc Boltanski et d’Élisabeth Claverie, « Affaires, scandales et grandes causes ; de Socrate à Pinochet » (Stock, 2007). Ils soulignent les vertus des scandales et insistent sur les transformations qui suivent ces périodes où l’opinion communie dans un sentiment horrifié ; car ce qui est confusément attendu se réalise.

Le propre des scandales mondiaux récents, de Fukushima à DSK, est d’avoir transformé cette trame. Offrant un cadre de scénario original. La corruption et le mépris des populations pour les dirigeants de Tepco au point de provoquer une catastrophe nucléaire sans pareil. L’accusation de crime sexuel pour le banquier en chef du monde global. Pour John Thompson, les scandales politiques à caractère sexuels relevant de la Cour d’assises remontaient à l’Angleterre du XIX° siècle, lorsque des dirigeants fréquentaient des jeunes garçons mineurs contraints à la prostitution. De nos jours, ils ne correspondent pas aux bouleversements attendus que constitue l’ordinaire du scandale. Créant l’illusion d’un monde moins probable.


Image FlickR CC : AttributionNoncommercial par pixelfreund.ch

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L’avenir sera atomique http://owni.fr/2011/04/28/lavenir-sera-atomique/ http://owni.fr/2011/04/28/lavenir-sera-atomique/#comments Thu, 28 Apr 2011 15:33:11 +0000 Pierre Ropert http://owni.fr/?p=59375 [Disclaimer : L'article ne reflète en rien les opinions de l'auteur ou de la rédaction. Il s'agit d'un exercice de style consistant à prendre volontairement un point de vue pro-nucléaire.]

Un mois et demi après l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiishi, la volonté d’une sortie du nucléaire n’est plus seulement l’opportunisme indécent qui était reproché aux Verts. L’idée a fait son chemin. Et si c’était possible ? Dans 30 ans, 50 au plus, affirment les écologistes, nous pourrions en avoir terminé avec l’atome au profit d’autres énergies.

Difficile d’envisager une telle option alors que la France a fait le choix du tout nucléaire il y a maintenant 40 ans. Le gouvernement ne peut pas décider facilement de sortir d’une industrie qui fournit 75 % de l’électricité consommée en France, et qui la fait rayonner pour son expertise à travers le monde (tout en générant chaque année près de 45 milliards d’euros de chiffre d’affaires pour EDF, qui appartient à 80 % à l’État).

La sortie rapide, c’est pourtant ce que prônent les anti-nucléaires, sans pour autant s’interroger sur son véritable rôle en France. Et si nous nous faisions l’avocat du diable ? Non pas pour minimiser la gravité de la situation à Fukushima Daiishi, mais bel et bien pour s’interroger sur l’utilité de l’atome à l’heure des énergies renouvelables.

Récupération politique

Plusieurs pays d’Europe ont même franchi le pas, en annonçant l’arrêt des projets en cours ou la fermeture de centrales en activité. En témoigne le revirement d’Angela Merkel et de son parti, jusqu’ici plus pro-nucléaires qu’anti. La réouverture d’anciennes centrales a été annulée, et l’Allemagne doit encore se prononcer sur la fermeture de la moitié de son parc nucléaire. Reste à savoir si ce brusque volte-face témoignait d’une véritable volonté de changement ou d’une récupération purement opportuniste, à quelques jours des élections régionales.

Si une telle décision ne risque pas de plonger nos voisins d’Outre-Rhin dans le noir, il faudra cependant accroître la production électrique des sources d’énergie alternatives. Ou acheter l’électricité ailleurs… comme en France, par exemple.
La politique énergétique de l’Allemagne a ceci de particulier que, révisée en 2000, elle doit déjà conduire à une sortie du nucléaire en 2021. Un engagement rendu possible par le fait que le nucléaire n’y représente que 24 % de la production électrique. Outre-Rhin, si les énergies renouvelables et le gaz occupent une place importante (respectivement 17 % et 14 %), ce sont encore les centrales à charbon, extrêmement polluantes, qui fournissent le pays en électricité : elles représentent pas moins de 42 % de la production allemande.

La moins dangereuse des énergies ?

Sauf que le nucléaire est, à bien y regarder, bien moins inquiétant que les énergies fossiles, qui dominent encore largement la production électrique à travers le monde.

Selon une infographie réalisée par le site NextBigFuture, qui s’appuie sur plusieurs sources [en] (dont l’Organisation Mondiale de la Santé ou l’Agence Internationale de l’Energie Atomique), le nucléaire est bien moins meurtrier que le charbon ou le pétrole. Elle calcule le nombre de morts par Térawattheure (1 TWh équivaut à 1 milliard de KiloWattheure, le KiloWattheure étant la mesure de l’énergie d’un appareil consommant 1000 watt en 1 heure de temps).

Cette infographie s’appuyait initialement sur les chiffres de l’AIEA (4.000 morts maximum à Tchernobyl). Même, en utilisant une étude beaucoup plus pessimiste (300.000 morts, en incluant les décès des cancers futurs), le nombre de morts par TWh dus au nucléaire reste de très loin inférieur à ceux du charbon, du pétrole, ou du gaz.

Ici le graphique réévalué : 161 morts par TWh pour le charbon, contre 2,7 pour le nucléaire.

Les décès imputés à la rupture du barrage de Banqiao, en Chine, est pris en compte, d’où le résultat élevé pour ce qui est de l’énergie hydraulique. Tout comme Tchernobyl, il s’agit d’un accident, et la famine, au même titre que les radiations, est une conséquence directe de la destruction de cette infrastructure.

Les énergies alternatives ? Du vent !

Si l’on considère la dangerosité, c’est donc incontestablement vers les énergies alternatives qu’il faudrait se tourner. Avec la menace, de plus en plus concrète, du réchauffement climatique, et donc la nécessité d’un arrêt de la production de CO2, les centrales nucléaires et les énergies renouvelables semblent être les solutions les plus viables. L’énergie atomique pose cependant le problème de la gestion des déchets radioactifs. L’urgence d’un changement de mode de production, couplée à ces déchets intraitables et difficiles à stocker, devrait donc nous amener à privilégier les énergies dites vertes. Sauf qu’au vu de l’augmentation quasi-constante de la consommation électrique, les énergies alternatives sont proprement insuffisantes en terme de rendement.

Tomroud explique parfaitement cette problématique sur son blog :

Pour stabiliser la concentration du CO2 dans l’atmosphère [...], il faudra produire d’ici 2050 une puissance supplémentaire équivalente à la puissance totale produite aujourd’hui sans brûler d’énergie fossile. Insistons : considérez toute l’énergie produite aujourd’hui en une seconde dans le monde. D’ici 2050, il faudra trouver une façon de doubler cette production énergétique sans rejeter la moindre molécule de CO2 supplémentaire dans l’atmosphère ! [...]

Il y a donc a priori beaucoup de place pour le renouvelable d’origine solaire, qui, comme on l’a dit, reste de toutes façons la seule “vraie” source d’énergie externe. Cependant, là encore, il faut faire du quantitatif. Et on s’aperçoit que ça cloche rapidement . Si on regarde tout le potentiel éolien à 10 m du sol, on arrive à seulement 4 TW. Rajouter 2TW en mettant des barrages un peu partout pour faire de l’hydroélectricité. 5 TW en transformant toutes les terres cultivées en bio-carburant. Bref, même en ruinant terres arables, écosystèmes et paysages pour produire de l’énergie, en réalité, le compte n’y est pas du tout, et je serais curieux de savoir quelle est donc l’alternative non carbonée proposée de façon réaliste par les écologistes !

La seule solution réaliste sur le moyen terme est de trouver un moyen d’utiliser directement l’énergie solaire. Le problème c’est que l’énergie solaire est très diffuse. En fait, comme on connaît exactement la quantité de soleil reçue pour une surface donnée, on peut montrer que pour qu’un panneau solaire soit rentable face à des carburants fossiles (c’est-à-dire qu’il fournisse autant de kWh par dollar investi), il faudrait que le prix d’un panneau solaire ne dépasse pas 10 fois le coût de la peinture nécessaire pour recouvrir sa surface. Le verdict est évident : la technologie solaire actuelle n’a aucune chance d’être compétitive économiquement face aux carburants fossiles.

La conclusion est simple : le problème est insoluble aujourd’hui. Et pour pasticher Thatcher, There Is No Alternative, la seule solution viable passe par une exploitation de la puissance solaire reçue, qui implique le développement de nouvelles technologies permettant de réduire le coût de production de l’énergie par unité de surface à celui d’une peinture de luxe. Bref, seule la science peut nous sauver.

Et de la même façon que la science peut améliorer le rendement des panneaux solaires ou améliorer le captage du CO2, il n’est pas exclu qu’elle permette de trouver des solutions à la problématique des déchets nucléaires.

Sortir du nucléaire, mais vers quoi ?

Dans l’immédiat, à moins d’un retour aux centrales à charbon, le réseau électrique est constitué de telle sorte qu’il est impossible de sortir du nucléaire. En Europe, la tension s’établit à 230 volts pour une fréquence de 50 htz. L’ensemble des appareils qui se branchent sont d’ailleurs calibrés sur cette mesure.

Si la tension augmente ou diminue trop, l’ensemble du réseau électrique disjoncte. C’est exactement ce qu’il s’est passé lors de la grande panne électrique de 2003 aux Etats-Unis : la tension s’est écroulée quand, après un déséquilibre à un point du réseau, les centrales restantes n’ont pas pu accélérer suffisamment pour répondre à la demande. L’ensemble du réseau a alors cessé de fonctionner, privant des millions d’Américains d’électricité.

En France, ce sont les centrales nucléaires qui fournissent l’énergie nécessaire. Chaque matin, quand la population se lève pour prendre sa douche et son café, la demande supplémentaire d’électricité entraîne des pics de consommation. Il faut alors augmenter la puissance électrique fournie. L’énergie nucléaire étant extrêmement longue à faire varier, il est nécessaire de démarrer des centrales d’appoint (thermiques), ou des barrages hydrauliques, pour encaisser la demande.

L’éolien ou les panneaux solaires ne sont malheureusement pas du tout adaptés à ces pics, puisqu’ils sont eux-mêmes soumis à des variations climatiques (les éoliennes doivent être freinées pour ne pas varier trop vite). De fait, la puissance électrique qu’ils fournissent n’est pas suffisante pour alimenter le réseau.

Idéalement, il faudrait pouvoir conserver l’électricité créée à l’aide d’énergies vertes. Mais les systèmes de stockage sont eux-mêmes particulièrement peu verts : les barrages hydrauliques peuvent emmagasiner l’électricité mais sont particulièrement nocifs pour les écosystèmes et les batteries susceptibles de la garder, basées sur des réactions chimiques, polluent énormément (sans compter un rendement peu efficace). On perdrait dès lors l’intérêt de ces énergies vertes comme énergies d’appoint.

Une diminution drastique de la consommation

La solution idéale serait donc une diminution drastique de la consommation mondiale d’électricité, qui continue de grimper régulièrement chaque année. Le passage au tout nucléaire voulu par le gouvernement permet, en France, des prix inférieurs de 35 % à la moyenne européenne (soit une facture d’environ 615 euros par an, contre à peu près 900 euros chez nos voisins). Cette politique d’une électricité moins chère incite à une surconsommation électrique impropre à la sortie du nucléaire. Un parfait cercle vicieux, qui rend beaucoup plus difficile l’idée d’une consommation moins poussée.

Quand bien même. Diminuer la consommation électrique ne permettrait pas de stopper centrales nucléaires et thermiques (charbon, pétrole et gaz). Les énergies renouvelables resteraient insuffisantes. Même en diminuant de manière drastique la consommation mondiale d’électricité, il manquerait énormément de TW au compteur : avec l’exemple d’une société à 2000 watt par personne, il manquerait ainsi 43.600 TWh.

Vers d’autres solutions

Tout comme les énergies fossiles que sont le pétrole et le charbon, l’uranium n’est cependant pas infini. Les réserves sont estimées suffisantes, au mieux, pour les 100 années à venir. Il faudra donc, à plus ou moins longue échéance, se tourner vers d’autres sources d’énergie.

Une des options envisagées n’est autre que la fusion nucléaire. C’est l’objectif du projet Iter, estimé à plus de 20 milliards d’euros, et qui devrait voir le jour en 2020 au plus tôt. “Iter sera le plus grand réacteur expérimental sur la fusion nucléaire”, explique Michel Claessens, le directeur de la communication d’Iter, actuellement en construction sur le site de Cadarache, dans les Bouches-du-Rhône :

Le but d’Iter est de produire de l’énergie grâce à des réactions de fusion nucléaire qui existent déjà dans les étoiles. Très schématiquement, au lieu d’essayer de couper les noyaux, comme avec la fission, nous allons essayer de les fusionner. Pour cela, on utilise l’hydrogène, l’atome le plus léger qui soit. A une température très élevée (plusieurs millions de degrés), les noyaux fusionnent et libèrent de l’énergie.

D’ici une bonne dizaine d’années, Iter devrait montrer que l’on peut produire de l’énergie nette grâce à la fusion. Mais les applications réellement industrielles ne seront pas possibles avant 40 ans.

Surtout, la fusion nucléaire serait sans risques, et l’éventualité d’une catastrophe nucléaire quasi nulle :

La fusion nucléaire est beaucoup plus sûre que la fission. Il y a bien de petits résidus radioactifs mais en très faible quantité, et surtout de très courte durée : une dizaine d’année. Le département sécurité a simulé l’accident le plus grave qui pourrait se produire : une fissure dans le réacteur suivie d’une fuite. Même dans ce cas, la radioactivité resterait 10 fois en dessous du seuil de tolérance de l’Etat francais. Il ne serait même pas nécessaire d’évacuer les populations.

À qui la faute si le mot nucléaire fait peur ?

Le problème n’est pas tant le nucléaire que sa gestion. À Tchernobyl comme à Fukushima Daiishi, ces catastrophes sont la conséquence directe d’un manque de prévention. L’accident au Japon témoigne cependant des progrès réalisés depuis la catastrophe ukrainienne. Informées, les populations ont pu évacuer à temps les lieux jugés dangereux. Les techniciens, s’ils sont loin de travailler dans des conditions idéales, sont toutefois mieux équipés que leurs homologues ukrainiens en 1986. Le véritable problème est en réalité celui de la communication, comme en atteste la façon dont cette dernière a été gérée par Tepco, le gestionnaire de la centrale, et les autorités japonaises.

L’absence d’informations claires, souvent démenties par la suite, participe du scepticisme anti-nucléaire. Difficile en France, par exemple, d’estimer si les fonds réservés au démantèlement futur des centrales nucléaires en fin de vie sont suffisants (28 milliards d’euros) quand on sait qu’ils sont quasi-quadruplés en Angleterre (103 milliards d’euros) pour un parc nucléaire bien moins important.

La peur panique de l’énergie atomique tient pour beaucoup aux informations contradictoires que se renvoient pro et anti-nucléaires. Les uns en refusant d’admettre des dangers, qui, s’ils ne sont pas prévenus, ont des conséquences dramatiques, les autres en diabolisant une énergie dont ils ne peuvent absolument pas se passer.

Lors d’une rencontre avec un agriculteur du Cotentin, en Normandie, près de l’usine de retraitement des déchets nucléaires de la Hague, celui-ci m’avait confié pouvoir comprendre qu’il y ait des problèmes avec le nucléaire mais regretter “qu’il faille toujours que ce soit des associations anti-nucléaires qui mettent le doigt dessus”.

Des années plus tôt, après un incendie impliquant l’usine de retraitement des déchets nucléaires, les agents de l’usine (gérée par la Cogema à l’époque) avaient conseillé à ses parents de ne pas faire sortir leur bétail pendant quelques jours.

Ils étaient même venus placer des dosimètres dans le buffet pour mesurer les radiations. Mon père avait demandé, quand ils étaient venus les récupérer, quels étaient les résultats.

Il ne les a jamais obtenus.

>> Photos Flickr CC par Bascom Hogue, jnyemb, zigazou76 et vgault.

Les autres articles de notre dossier :

La CGT d’EDF atomise les sous-traitants

“Une épidémie moderne pour préserver notre confort”

Image de une Marion Boucharlat pour OWNI, téléchargez-là :)

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http://owni.fr/2011/04/28/lavenir-sera-atomique/feed/ 41
Quand les abris anti-atomiques étaient en vogue http://owni.fr/2011/04/10/quand-les-abris-anti-atomique-etaient-vogue/ http://owni.fr/2011/04/10/quand-les-abris-anti-atomique-etaient-vogue/#comments Sun, 10 Apr 2011 18:36:08 +0000 Ophelia Noor http://owni.fr/?p=56247

Les armes nucléaires et la possibilité d’une telle guerre sont des faits que l’on ne peut ignorer aujourd’hui. Vous pouvez déjà mettre en place beaucoup de choses pour vous protéger, et par là même, rendre plus forte, la nation américaine. Je vous encourage vivement à lire avec attention cette édition de LIFE magazine. La sécurité de notre pays et la paix dans le monde sont les objectifs de notre politique. Notre capacité et notre volonté de survie sont essentielles.

[Le Président Kennedy aux lecteurs de LIFE Magazine, 15 sept. 1961]

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et jusqu’à la fin de la guerre froide, l’administration américaine a éduqué ses citoyens sur les moyens à mettre en œuvre pour se protéger d’une attaque nucléaire. La plupart des pays de l’OTAN faisaient de même, notamment le Royaume-Uni ou l’Allemagne, tant la peur d’une guerre nucléaire était vivace.

Les publications officielles sont nombreuses, avec de jolis champignons atomiques en couverture, comme celle, impressionnante, de la revue gouvernementale, How to survive a nuclear attack, publiée par le gouvernement américain en 1950, juste après le premier essai nucléaire russe.

Les retombées radioactives (fallout) sont nocives pour la santé et souvent invisibles à l’œil nu. Un abri anti-atomique, collectif ou individuel, permet donc de se protéger pendant une durée variable, de deux semaines à un an, en fonction de son type de construction et du type de danger (retombées ou explosion nucléaires). Les citoyens sont encouragés à construire leur propre abri anti-atomique, les grandes villes privilégiant les abris collectifs.

La Shelter Mania

En août 1961, un an avant la crise des missiles de Cuba, le Président Kennedy décide de confier au Secrétaire de la Défense Robert McNamara, la mise en place d’un programme fédéral de défense civile afin d’informer et de protéger les citoyens en cas de guerre ou d’attaque nucléaire. S’en suivront une série de brochures officielles, dont la “Fallout Protection” publiée en 1961.

Le message est clair : une guerre nucléaire est imminente, construisez des abris anti-atomiques, protégez votre famille et la nation américaine. Des dossiers sont publiés dans la presse, des guides Do It Yourself (D.I.Y) pullulent, des publicités commerciales proposent même la construction de ces abris en mode “discount”. Dans un numéro du magazine LIFE, JKF s’adresse directement aux lecteurs (voir les photos). La Shelter Mania est lancée.

La culture populaire s’empare de ce thème : Stanley Kubrick sort en 1964, son film satirique, Docteur Folamour ou comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe, citons la série The Twilight Zone, certains James Bond, La Planète de Singes (1968), ou plus proche de nous, le comics Watchmen (1986), etc.

Le danger vient du Nevada

Les américains ont pourtant été plus touchés par les essais nucléaires effectués sur leur sol que par n’importe quelle (hypothétique) bombe A. L’Institut national du cancer américain a publié en 1997 une étude sur la contamination de ses populations par l’iode 131 suite aux multiples expérimentations nucléaires effectuées dans le désert du Nevada à partir des années 50. Conséquence : des dizaines de milliers de cancers de la thyroïde et la création d’un fonds de soutien au irradiés en 1990.

Quand les gens sont face à des situations terrifiantes, ils sont capables de prendre des précautions inimaginables, même si la menace perçue ne se réalise jamais.

Et le business ne s’arrête jamais. Depuis la guerre “contre le terrorisme” chère à l’administration Bush, et après le tremblement de terre japonais et l’accident de la centrale de Fukushima, l’abri anti-atomique reste un must. La compagnie Bomb Shelter vante ses 31 ans d’expérience dans la protection des “meilleurs et des plus intelligents” (sic), Rich et Annie du site Survival Ring proposent des méthodes D.I.Y et des pdf par douzaine à télécharger gratuitement sur le sujet. Le magazine Popular Mechanics listait en 2009 les six abris anti-bombardements “strong and chic dans lesquels investir… Certains se préparent déjà pour une troisième guerre mondiale.

Et maintenant, place aux images /-)

15 septembre 1961, Une du magazine LIFE : "Comment survivre aux retombées nucléaires"

De l'abri à la ville anti-atomique

Le D.I.Y de l'abri atomique, aussi simple qu'une notice IKEA

1950, Civil Defense Office : Comment survivre à une attaque nucléaire

Transforme ta cave en abri anti-atomique !

Le guide de l’abri anti-atomique

“Bombe Atomique ! Venez visiter un abri anti-atomique, dans un cadre… agréable”

Janvier 1962 : la ruée vers les abris communautaires

Décembre 1961 : Brochure du gouvernement américain sur les moyens de protection à mettre en oeuvre contre les retombées nucléaires
“EMERGENCY ATTACK KIT” : Un abri anti-atomique c’est bien, le garnir de victuailles, c’est mieux.

Protégez votre famille !

Vous n’avez pas de cave à transformer en abri anti-atomique ? “No problem” On vous aidera à le creuser dans le jardin !

“Vous pouvez construire un abri pour une somme modique et rapidement”

L’abri discount

En cas de guerre nucléaire, ce livre pourrait bien vous sauver la vie !
MEUH ! Les vaches ne sont pas oubliées…
À guetter : la signalisation de l’abri anti-atomique

Sources illustrations : Un Regard Moderne ; X-Ray Delta One via Flickr [cc-by ; cc-by-nc-sa] ; Wikipedia et Wikimedia Commons [cc-by ; Domaine Public]

La lettre de Kennedy aux lecteurs de Time Magazine :

Message de JFK dans LIFE, le 15 septembre 1961

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Nucléaire: le nuage de la peur http://owni.fr/2011/03/23/nucleaire-le-nuage-de-la-peur/ http://owni.fr/2011/03/23/nucleaire-le-nuage-de-la-peur/#comments Wed, 23 Mar 2011 11:47:57 +0000 Marc Dugain http://owni.fr/?p=52832 Un quotidien gratuit titrait hier matin :

Le nuage de la peur.

Ce nuage, on l’a compris, c’est le nuage qui vient du Japon chargé d’éléments radioactifs. La peur se vend bien, médiatiquement aussi bien que politiquement. Mieux que le compassionnel.

En politique on commence par faire peur pour rassurer ensuite. Enfin, essayer de rassurer. On l’a vu sur l’insécurité, on fait campagne sur le thème en inquiétant l’électeur. Mais si une fois élu, on ne parvient pas à le rassurer, on se retrouve avec un gros transfert de voix sur l’extrême droite. Dans les médias, la peur est à ce jour une des meilleures accroches possibles car la peur et le besoin de savoir sont indissolublement liés.

Pas de peurs sans experts

Revenons à ce fameux nuage. Pour les experts, il est ridiculement peu dangereux, sauf s’il comporte de l’uranium, auquel cas un cancer broncho-pulmonaire pourrait se déclarer en quelques semaines chez toute personne ayant inhalé quelques molécules même infimes de ce nuage. Pas de peurs sans experts. Les experts sont largement employés par les médias pour pallier leur ignorance légitime dans des domaines très pointus, et le nucléaire en est un. Mais ils ont une autre fonction qui est de maintenir le suspens en entretenant leur notoriété personnelle et des polémiques sans fin. Au final, le consommateur de médias ne sait ni ce qu’il risque, ni comment s’en protéger.

Sauf quand ils cherchent à inquiéter à des fins électorales, les politiques ont intérêt à être rassurants. Et rassurants ils le sont, comme ils l’ont été au moment de l’explosion de la centrale de Tchernobyl, c’est-à-dire sans la moindre crédibilité. Si l’explosion nippone doit avoir des conséquences sur notre santé, cela ne sera globalement pas avant quelques années, et dans le temps politique, quelques années c’est très loin. Alors que reconnaître dès aujourd’hui que la population qu’ils sont censés materner est touchée, cela pourrait être grave pour 2012.

Se volatiliser comme les grands reptiliens ?

Sans parler de l’énorme intérêt représenté par le nucléaire, en particulier en France. Les défenseurs du nucléaire ont pris un peu de plomb dans l’aile ces dernières semaines. Heureusement pour eux, le soulèvement des pays arabes et ses conséquences sur le prix du baril de pétrole ont permis de montrer s’il en était encore besoin, que les énergies fossiles n’ont plus d’avenir politique. Mais finalement la seule vraie question qui tienne la distance c’est de savoir si pour accompagner un mode de développement résolument matérialiste, nous allons devoir continuer à développer des systèmes de production d’énergie qui peuvent potentiellement nous faire disparaître comme espèce.

La probabilité de se volatiliser d’une explosion nucléaire est aussi faible que celle qu’ont connu les grands reptiliens de s’éteindre à cause d’une explosion volcanique ou d’une chute de météorite. Et pourtant c’est ce qui leur est arrivé. Quel dommage ce serait de perdre l’être humain, la seule espèce pensante connue dans l’univers. Mais qui ne pense pas assez pour transformer en énergie pacifique et renouvelable, un formidable sens de l’intérêt qui ne s’épuise pas avec les siècles, ni sa capacité à faire surgir d’énormes contradictions, qui, recyclées, pourraient produire un combustible inépuisable.

Crédits Photo FlickR CC : nicholas_t / Binuri Ranasinghe

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L’Etat, actionnaire prédateur du nucléaire français http://owni.fr/2011/03/22/edf-etat-actionnaire-nucleaire-predateur/ http://owni.fr/2011/03/22/edf-etat-actionnaire-nucleaire-predateur/#comments Tue, 22 Mar 2011 16:00:26 +0000 Eric Ouzounian http://owni.fr/?p=52234 Dans la deuxième moitié des années 80, les objectifs assignés par l’État à la compagnie nationale d’électricité ont insidieusement évolué. La première étape prend la forme d’un rapport émanant de la direction de la prospective d’EDF. Il s’intitule “EDF dans vingt ans”. Ce document distribué en comité restreint aux cadres dans la seconde moitié des années 2000 analyse l’évolution probable de l’entreprise publique et initie les transformations qui vont se produire dans les deux décennies à venir.

La première manifestation concrète de la transformation de l’entreprise, la préparation de l’ouverture du capital et du changement de statut est la signature, en 2000, d’un contrat de groupe entre EDF et l’État. Le gouvernement socialiste de Lionel Jospin inaugure la transformation d’EDF en une machine à cash. Au sein de l’entreprise qui avait jusque là été dirigée par des ingénieurs, souvent issus du corps des Mines, les financiers prennent peu à peu le pouvoir.

Séparation des fonctions

La rentabilité des capitaux engagés devient la priorité et des termes anglophones comme ROCE (Return On Capital Employed) ou ROI (Return On Investment) déterminent l’orientation de l’opérateur public. C’est une révolution dans la culture d’EDF puisqu’auparavant, les critères sociaux, industriels et techniques, étaient une priorité absolue. La mission d’EDF était depuis 1946 de produire et de distribuer l’électricité au moindre coût pour les Français. En matière nucléaire, il s’agissait de prendre toutes les mesures pour assurer une sécurité absolue de ses installations.

Un exemple : jusque dans les années 2000, les ingénieurs étaient responsables des aspects techniques et de la gestion des contrats et des achats. Puis, les fonctions commencent à être séparées : d’un côté les techniciens, de l’autre les acheteurs. Ces derniers sont mis en avant afin d’obtenir un effet de levier financier et réorienter progressivement la politique d’achats. La direction des achats est de moins en moins composée par des experts du secteur nucléaire, mais par des financiers venant par exemple du secteur automobile pour imprégner l’industrie nucléaire de méthodes qui ont, paraît-il, fait leurs preuves. L’objectif unique est la réduction des coûts, le fameux “cost killing” mené par Carlos Ghosn au sein de Nissan, puis de Renault.

En 2003, Francis Mer, ministre de l’Economie et des finances du gouvernement Raffarin crée l’APE, l’Agence des participations de l’Etat. Cette structure rattachée à la direction du Trésor, puis directement au ministère en 2011, a pour mission d’aider l’État à jouer son rôle d’actionnaire au sein des entreprises dans lesquelles il détient des participations.

Dans le cas d’EDF, les représentants de l’État disposent d’une écrasante majorité et prennent rapidement l’ascendant. Les besoins financiers de l’Etat deviennent incontrôlables et tous les moyens sont bons pour accaparer les bénéfices dégagés par EDF. Le changement de statut et l’ouverture du capital ne sont effectués que dans ce dessein. Tout l’argent gagné est transféré à l’Etat, notamment sous forme de soultes.

Augmentation de la sous-traitance

En 2005, la direction financière d’EDF impose un plan d’économies appelé “Altitude 7500″, qui va s’étaler sur trois ans. Il s’agit ni plus ni moins de réaliser une économie de 7,5 milliards d’euros, en partie sur le personnel et en partie sur les achats et les besoins en fonds de roulement. Dans le secteur nucléaire, cet ensemble de mesures est décliné dans le plan “Phares et Balises”.

Cette recherche effrénée d’économies conduit à des aberrations. La direction financière s’aperçoit qu’il existe au sein du parc d’équivalent d’une centrale en pièces détachées et matériel de rechange. L’idée d’immobiliser plusieurs milliards est insupportable et des directives sont données pour réduire le stock et modifier l’organisation.

A l’heure actuelle, les agents sont alarmistes : il est devenu impossible de se procurer des pièces adéquates en cas de besoin. C’est un facteur de démotivation et de désorganisation puisque les temps d’arrêt s’allongent et qu’il faut parfois envoyer un taxi chercher dans une autre centrale la pièce manquante. Les conséquences des décisions prises sur des critères uniquement financiers s’avèrent très coûteuses sur le long terme.

Mais c’est surtout sur l’augmentation de la sous-traitance que les effets sont les plus néfastes. Quand la direction décide d’externaliser des activités en créant les contrats PGAC (Prestations Globales d’Assistance de Chantier), la plupart des opérations de maintenances, auparavant effectuées par des agents statutaires d’EDF, est confiée à des sociétés privées. EDF ne parviendra jamais à prouver qu’elle gagne de l’argent de cette manière, mais cela permet aussi d’externaliser les risques de cette activité. C’est ainsi que la totalité des travaux en arrêt de tranche, où l’on remplace le combustible, sont délégués à des tiers. Les sous-traitants étant choisis, quoiqu’en dise la direction d’EDF, en fonction des coûts, des opérations sensibles sont effectuées avec des rythmes de travail épuisants, par des salariés dont le moral et le salaire sont au plus bas, et les manquements aux règles de sécurité deviennent de plus en plus courants.

Bien sûr, il existe encore des garde-fous, comme l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) et le contrat de service public passé entre EDF et l’État, mais on éprouve des difficultés croissantes à faire la différence entre la gestion de cette entreprise très particulière et celle d’une société commerciale privée. Dans cette affaire, l’État français se comporte comme un rentier uniquement préoccupé de ses intérêts à court terme, au détriment de la sécurité de la population et d’une vision ambitieuse de sa politique énergétique.

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Crédits photo: Flickr CC OllieD, Let Ideas Compete, Marylise Doctrinal

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Fukushima : toi aussi relativise les dangers du nucléaire avec Jancovici http://owni.fr/2011/03/20/fukushima-toi-aussi-relativise-les-dangers-du-nucleaire-avec-jancovici/ http://owni.fr/2011/03/20/fukushima-toi-aussi-relativise-les-dangers-du-nucleaire-avec-jancovici/#comments Sun, 20 Mar 2011 12:30:17 +0000 Baptiste Rabourdin (ecoSapiens) http://owni.fr/?p=52382
Billet initalement publié sur OWNIpolitics.


Foin du statut de vache sacrée de Jean-Marc Jancovici, éternellement présenté comme l’expert « neutre» sur les questions de l’énergie.

Invité au journal télévisé de France 2 (je n’ai pas la télévision mais on m’a passé le lien Internet pour me dire « regarde, il y a négaWatt au 20h ! »), Jancovici est introduit ainsi par le présentateur David Pujadas : « ni un pro ni un anti-nucléaire ».

Diantre ! Nous verrons, si besoin est, qu’il n’en est rien. On ne sort pas de l’X, on est pas formateur à l’école des Mines Paris-Tech sans séquelles… Le site arrêtsurimages revient d’ailleurs sur ce glissement intellectuel pas anodin : quand on est neutre sur le nucléaire… on n’est pas contre !

Puisqu’on vous dit que ça n’a rien à voir avec Tchernobyl !

Comme Jancovici, je suis évidemment pour aller d’abord et surtout chercher des économies d’énergie. Tout le monde le dit car c’est le début de tout. 30% de gisements de négaWatts. Venons-en donc au point de désaccord: l’énergie résiduelle qu’il nous faut consommer. Et aussi cette sempiternelle et inexorable alternative entre nucléaire « décarboné » et vilaines usines à pétrole et charbon.

Là, on découvre tout de même que le cerveau de Janco (pour les intimes) sombre un peu dans le cartésianisme vulgaire et finit, pour le prestige de la démonstration, par mélanger choux et carottes. A trop vouloir sortir des chiffres, on oublie ce qu’il y a derrière.

Avant de m’adonner au bashing donc, je précise d’où je parle: je suis diplômé d’une grande école en physique (ça c’est pour éviter les coups bas style « obscurantiste» ) et suis devenu progressivement anti-nucléaire au fur et à mesure de mes études. Non pas pour des raisons techniques mais pour des raisons philosophiques. Eh oui, je fais partie de ces gens qui considèrent que la technique est un moyen et non une fin, qui doit être sous-tendue par une culture et une politique. Incroyable non ?

Selon une tribune accordée par Jancovici à Good Planet (avec un logo BNP Paribas en bonus) parallèle entre les deux catastrophe est faux, pour l’essentiel. Si un ou plusieurs réacteurs de la centrale fond, ils n’exploseront pas, les dégâts seront beaucoup plus localisés, et le bilan humain sera bien moindre que celui du tsunami. On ne pourrait pas comparer deux catastrophes sous prétexte qu’elles n’ont pas exactement les mêmes causes et a fortiori les mêmes conséquences. En plus, eh oh ! focalisez-vous plutôt sur le tsunami qui est le vrai problème et le plus mortel. Conclusion: il vaut mieux une catastrophe de Fukushima qu’un tsunami…

Je dis (sic) « le réacteur» mais ca concerne tous ceux de Fukushima, qui ont tous eux à peu près le même pépin.

1 – Une remarque sur les sources : que les antinucléaires aient, comme d’habitude, un avis définitif sur la base d’informations partielles et sans aucun recul est leur droit. Mais ils n’ont aucune raison d’avoir des informations primaires meilleures que celles des experts, au contraire : vous voyez un opérateur de centrales nucléaires japonais ou l’autorité de sûreté japonaise privilégier les antinucléaires français dans ses explications techniques ?

Les anti-nucléaires apprécieront d’être considérés comme des dogmatiques qui comme d’habitude (ils deviennent lassants à dire la même chose depuis 50 ans). J’aime beaucoup la délicatesse du « c’est leur droit» . Ils sont bornés, rabâcheurs et ignorants… mais c’est leur droit ! Et c’est bien connu, les experts ont de meilleurs informations que les non-experts. En parler à la CRIIRAD qui avaient de moins bonnes mesures de radioactivité que les officielles…

2 – Certes des centrales nucléaires ont été touchées, mais cela est aussi vrai de centrales à charbon ou de barrages (NdR : et très accessoirement le Japon est privé partiellement de transports routiers par défaut de fonctionnement de raffineries, manque de distribution de carburant et effondrement des routes, tout cela va empêcher les malades et les blessés d’être acheminés vers les hôpitaux, ce qui prouve bien qu’il faut sortir du pétrole qui fait des morts que l’on vous cache.)

On se demande vraiment pourquoi les médias ne parlent que des centrales nucléaires ! Il faudrait être équitable et évoquer tous ces dégâts ailleurs que sur les zones nucléaires. D’ailleurs, si le Japon était sorti du pétrole, il parviendrait à soigner ces blessés.

3 – A Fukushima, l’accident est arrivé par l’extérieur (et non par l’intérieur comme à Tchernobyl) alors que la réaction nucléaire avait été stoppée. Il ne s’agit pas d’un accident causé par un emballement de la réaction nucléaire (comme à Tchernobyl) mais d’un accident mécanique causé à une installation nucléaire mise à l’arrêt. Il n’y a donc aucun risque « d’explosion » comme je l’ai déjà entendu dans la bouche d’antinucléaires repris par les médias. Le risque est celui d’une absence d’évacuation de la chaleur résiduelle qui se dégage du coeur à cause de la radioactivité des produits de fission qui y sont présents, et d’une fonte du coeur qui libèrerait dans l’environnement proche des produits de fission gazeux (même dans ce cas, ça ne sera pas de nature à causer des morts par centaines).

Fukushima, Hiroshima, torchons, serviettes, choux et carottes

Leitmotiv: Fukushima et Tchernobyl ne sont pas exactement la même catastrophe. A partir de là, on peut effectivement tout dire.

4 – Fukushima ne pourra pas déboucher sur un scénario de type Tchernobyl. A Tchernobyl, ce qui a causé la dissémination de matières radioactives est essentiellement l’incendie des 600 tonnes de graphite que contenait le coeur (ce graphite servait de modérateur aux neutrons), incendie qui a entraîné dans l’atmosphère l’essentiel des produits de fission contenus dans le coeur. Cet incendie a pu avoir lieu parce que l’explosion d’hydrogène a eu lieu à l’intérieur de l’enceinte de confinement et a rompu cette dernière, et exposé le graphite à l’oxygène de l’air. A Fukushima, l’explosion d’hydrogène a eu lieu en dehors de l’enceinte de confinement du coeur. A l’instant où je tape ce message les matières radioactives sont donc toujours confinées dans la cuve, exception faite des lâchers de vapeur décrits dans la chronologie rappelée en pied de message.

Leitmotiv : Fukushima n’est pas Tchernobyl ! Compris ?

5 – Il n’y a rien de chimiquement combustible dans le coeur à Fukushima. Si le coeur fond (cette fonte sera causée par le dégagement de chaleur engendré par la radioactivité des produits de fission), soit il reste sur place dans la cuve qui résiste (et alors les conséquences sanitaires pour les populations sont à peu près nulles), soit il perce la cuve et à ce moment des produits de fission gazeux s’échappent (xenon, krypton, iode). En pareil cas la partie solide et les produits solubles (dont l’iode) fait une grosse bouillie pas sympathique mais qui reste sur place. Fukushima ne peut pas « exploser» au sens d’une explosion nucléaire comme à Hiroshima.

Leitmotiv : Fukushima n’est pas Hiroshima car Hiroshima était une explosion comme Tchernobyl. OK ?

6 – 25 ans après l’accident, les conséquences sanitaires documentées à Tchernobyl (par des médecins !) sont environ 50 morts par irradiation au sein des pompiers (je n’ai plus le chiffre exact en tête, mais c’est de cet ordre), environ 4000 cancers de la thyroïde chez les enfants au moment de l’accident (les risques semblent devenir infimes après 12 ans) qui feront de quelques dizaines à quelques centaines de morts selon la qualité des soins, et enfin le stress au sein de la population déplacée, aux conséquences mal évaluées. Mais il n’y a pas eu les 25.000 morts que je revois commencer à circuler partout ; ce chiffre correspond à un calcul bien particulier avec des hypothèses utilisées pour la radioprotection et qui n’ont pas pour objet de dénombrer des morts survenus « pour de vrai» (pour les explications techniques il me faut 3 pages, mais si d’aucun(e)s d’entre vous sont intéressés je peux voir ce que je peux faire…). Il n’y a pas plus eu de surplus de malformations, même si d’aucuns savants documentaires ont laissé croire le contraire.

Leitmotiv : Fukushima n’est pas Tchernobyl ! Vous le faîtes exprès ?

Et puis à Tchernobyl, il n’y a pas eu tant de morts comme ces idiots d’anti-nucléaires le colportent. Par contre, on ne doute pas que s’il y avait eu véritablement 25 000 morts, Jancovici aurait reconnu que les conséquences sanitaires furent graves à Tchernobyl. Pour un cerveau technicien comme le sien: 1 000 morts ca va. 25 000 morts ca va pas. Qu’on nous démontre pourquoi.

7 – De ce fait, il est difficile d’imaginer que l’accident de Fukushima, qui conduira à un relâchement de radioactivité dans l’environnement bien inférieur à celui de Tchernobyl même si le coeur fond et que le confinement est rompu (car à part les produits gazeux, notamment l’iode, l’essentiel de la radioactivité restera sur place) puisse changer significativement l’addition mortifère du tsunami. Parler de « 3è catastrophe possible» après le tremblement de terre et le tsunami est donc comparer des choux et des carottes.

Leitmotiv : Fukushima n’est pas Tchernobyl ! Toujours pas compris ? Et puis franchement. Franchement. Le séïme c’est une catastrophe. Le tsunami, c’est une catastrophe. Mais des explosions dans des réacteurs nucléaires et des fuites radioactives, ce n’est pas catastrophique. C’est la nature qui fait des catastrophes. Pas les industriels, voyons.

8 – L’IRSN indique avoir ponctuellement mesuré des débits de dose (externes) de 1 mSv/heure à l’extérieur immédiat du bâtiment réacteur 1, décroissant en quelques heures à moins de 0,05 mSv/h. Il faut savoir que quand on passe une radio médicale on reçoit en quelques secondes ou minutes entre 5 et 80 mSv d’irradiation externe. 1mSv/heure, sur quelques heures, c’est donc quelque chose qui ne fera pas des morts par millions…

Bon, les chiffres ont changé depuis l’article de Jancovici. Ce n’est plus 1mSv/heure mais 1500 msV/heure. On continue à comparer avec la radio du dentiste ?

9 – Si le confinement du coeur est rompu, c’est l’iode radioactif qui est la préoccupation principale. La demi-vie des isotopes va de quelques heures à quelques jours. La bonne réponse des autorités est ce qui a été fait : l’évacuation (qui n’a pas besoin de durer des années comme à Tchernobyl, et qui est une application normale du principe de précaution, ca serait quand même farce que ce principe disparaisse parce qu’il s’agit de nucléaire !) et l’administration d’iode « normale» . Cette dernière va aller saturer la thyroïde, qui du coup n’aura plus envie de fixer de l’iode radioactif (car le danger est d’avoir cette iode fixée pour longtemps dans la thyroïde, si l’iode rentre et ressort du corps ca ne provoque pas de conséquences sanitaires particulières).

Prenez la pastille verte et tout ira bien.

10 – le risque en France de conséquences de cette affaire est rigoureusement nul !!!

Mortalité : à quand un moratoire sur les tsunamis ?

Merci pour les trois points d’exclamation qui veulent bien dire ce qu’ils veulent dire. Imbéciles de Français, c’est vous qui êtes nuls. Cessez de gémir !

Mais le mieux est à venir. Voici tous les poncifs sortis du chapeau magique des pro-nucléaires. Attention les yeux ! C’est scientifique. Le monsieur qui nous invitait à ne pas mélanger choux et carottes va devant vos yeux ébahis montrer que TOUT fait plus de morts que le nucléaires ! Alors, hein ! qu’on interdise tout à ce moment là !

Et voici quelques autres chiffres pour remettre tout cela en perspective :

- le charbon fait un peu moins de 10.000 morts par an rien que dans les mines, et ceux là ils portent tous un nom, à la différence des morts supposés de la pollution ou des radiations qui sont calculés dans le cadre d’études épidémiologiques et qui sont donc anonymes (NdR : donc depuis Tchernobyl le charbon a fait environ 200.000 morts, l’équivalent du tsunami en Indonésie d’il y a 10 ans, pour une production électrique à peu près 3 fois supérieure à celle du nucléaire, qui, à ma connaissance, n’a pas fait 60.000 morts…)

Encore une fois, les tsunamis sont bien plus mortels que les centrales nucléaires. Il faut donc interdire les tsunamis…

- la voiture fait quelques centaines de milliers de morts par an dans le monde
- le tabac n’importe quoi (sic) entre 500.000 et 5 millions de morts par an,

Le monsieur qui a passé son temps à dire que l’on ne peut comparer Fukushima et Tchernobyl, n’hésite pas à comparer maintenant les morts du tabac et de la voiture avec ceux du nucléaire. Cherchez l’erreur. Voici donc un début d’argumentaire :

A VoitureLand, l’accident est arrivé par l’extérieur (et non par l’intérieur comme à NucléaireLand) alors que etc…
VoitureLand ne pourra pas déboucher sur un scénario de type TabacLand. A TabacLand, ce qui a causé la dissémination etc…

- pour le moment, les réacteurs japonais c’est quasi zéro [morts], et même dans le scénario du pire ca ne changera pas grand chose au bilan du séisme.

Ca devient lassant cette comparaison nombre de morts liés au séisme vs liés à la centrale nucléaire. Encore une fois, comment peut-on comparer puisque les morts liés à la catastrophe naturelle sont directs et immédiats alors que dans le cas de la radioactivité, cela est indirect (voire improuvable parfois !) et espacé dans le temps.

- le séisme a aussi détruit des centrales à charbon et au moins un barrage, donc la question est de savoir si on peut prévenir les dommages aux populations en cas d’accident industriel, pas de savoir si l’outil industriel doit pouvoir résister à tout, puisque cette suggestion ne semble venir à l’esprit de personne en ce qui concerne les raffineries, les routes, les aéroports et les barrages !

Pourquoi veut-on des centrales nucléaires plus sûres que des aéroports à la fin ?

- au risque d’en choquer certains, je ne vois pas en quoi il serait plus abominable de mourir irradié que noyé si un tsunami jette à bas logements et infrastructures, et endommage des centrales nucléaires.

Imparable !

Très accessoirement nous sommes à un stade de notre histoire sur les combustibles fossiles où les japonais (sic) auront le choix entre reconstruire du nucléaire et construire du gaz ou du charbon (oubliez les éoliennes pour tout remplacer, ça ne tient pas une seconde). Que doivent-ils choisir ?

Mon petit doigt me dit que pour Jancovici, la réponse est toute trouvée !

Billet initialement publié sur le blog d’ecoSapiens sous le titre Droit de réponse à Jancovici.

Photo FlickR CC : Toth God of Knowledge ; Pedro Moura Pinheiro ; Ian Line ; twicepix.

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http://owni.fr/2011/03/20/fukushima-toi-aussi-relativise-les-dangers-du-nucleaire-avec-jancovici/feed/ 23
Pour en finir avec la discipline japonaise http://owni.fr/2011/03/16/pour-en-finir-avec-la-discipline-japonaise/ http://owni.fr/2011/03/16/pour-en-finir-avec-la-discipline-japonaise/#comments Wed, 16 Mar 2011 17:31:35 +0000 Olivier Tesquet http://owni.fr/?p=51784 Le 25 novembre 1970, Yukio Mishima, monument de la littérature japonaise, auteur de la Mer de la fertilité, se donne la mort par seppuku sous les yeux médusés de quelques dizaines de militaires. Après une tentative ratée de coup d’Etat qui tenait plus du testament esthétique que du calcul politique, l’écrivain nationaliste fait couler son propre sang au siège des forces d’autodéfense. Avant d’être décapité par un kaishakunin de fortune (comme le veut le rituel), il clame une dernière fois son amour pour l’empereur, sanglé dans son uniforme.

Nombreux sont ceux qui pensent que le suicide de Mishima est hautement symbolique de la psyché nipponne: il serait la rémanence des pratiques de certains soldats – parfois même des civils – préférant la mort à la capitulation pendant la Deuxième guerre mondiale, durant la bataille de Saipan par exemple. Au fil des décennies, cette image sacrificielle a perduré. Avec la catastrophe qui frappe l’archipel depuis quelques jours, elle se dilue dans une commisération déplacée. “Les kamikazes du nucléaire sacrifient leur vie”, titrait mardi 15 mars Le Figaro en évoquant les liquidateurs de la centrale de Fukushima. Comme si les cinquante techniciens qui essaient tant bien que mal de rétablir la situation allaient précipiter des hélicoptères chargés d’eau sur les parois de l’enceinte de confinement. Ridicule. Et faux.

Culture du risque

À lire ces analogies, il existerait un déterminisme japonais, une conscience collective de la discipline, du calme et de la rigueur, qui se manifesterait autant dans le quotidien des keiretsu que dans la fureur d’un événement cataclysmique. Pire, cet élément structurant caractériserait autant l’île que Sony, Toyota ou Yellow Magic Orchestra (les Kraftwerk locaux). Dans les heures qui ont suivi le séisme d’une magnitude de 8,9, l’un des plus importants du siècle, les médias ont presque unanimement loué l’organisation nipponne, l’absence de panique, de pillages, de mouvements de foules. Idem après le tsunami. Et quand survient un incident nucléaire de niveau 6, probablement le plus grave depuis Tchernobyl, ils chantent encore les louanges d’un peuple serein face à l’apocalypse, comme si 127 millions d’habitants allaient attendre stoïquement la fin du monde, les mains jointes et le port altier.

Mais ce n’est pas un quelconque esprit de corps qui est inscrit au patrimoine génétique des Japonais, c’est la culture du risque qui est inhérente à la géographie du pays. Ou alors, est-ce une culture de la catastrophe, distinguo intéressant fait par Slate.fr ?

La culture de la catastrophe, ou culture du danger, a un côté fataliste au sens où elle suppose que les catastrophes se produiront de toute façon et qu’il faut les accepter, alors que la culture du risque est à l’opposé même de l’acceptation.

Qu’ils habitent Tokyo, Sapporo ou Okinawa, tous les Japonais sont préparés aux caprices de la nature, comme en témoignent les séries d’exercices antisismiques menés chaque année. Sensibilisés dès le plus jeune âge, les habitants ont moins développé un sentiment de résignation qu’une capacité de résilience. Dans Le Monde du 16 mars, Hayao Miyazaki, le célèbre réalisateur du studio Ghibli, explique très simplement ce phénomène, et dégonfle la charge quasi-mythologique des analyses :

Il y a beaucoup de typhons, de tremblements de terre au Japon. Il ne sert à rien de faire passer ces désastres naturels pour des événements maléfiques. Ils font partie des données du monde dans lequel nous vivons. Je suis toujours ému quand je viens à Venise, de voir que, dans cette cité qui s’enfonce dans la mer, les gens continuent de vivre comme si de rien n’était. C’est une des données de leur vie. De même, au Japon, les gens ont une perception différente des désastres naturels.

Exaltation du patriotisme

Quand Philippe Pelletier, géographe à l’université de Lyon-II et spécialiste du Japon, estime que le pays “donne une leçon de sang-froid”, l’article ne peut s’empêcher d’étoffer son verbatim d’une lecture légèrement biaisée, dont la formulation exalte une sorte de patriotisme qui oblitère l’individu. “Face à l’épreuve, les Nippons respectent à la lettre les consignes, et se soumettent au destin avec un civisme et une entraide qui forcent l’admiration”, peut-on lire. Bien sûr, une telle appréciation témoigne d’une empathie certaine à l’égard des Japonais, mais elle tend à faire croire que ceux-ci s’en remettent à l’intérêt supérieur de la nation plutôt que de s’abandonner à la peur.

C’est probablement une erreur. A l’instar de cet expatrié français qui exprime sa colère contre des autorités dont la communication se fait chaque jour plus erratique, un nombre croissant d’habitants de l’archipel s’inquiètent de l’évolution de la situation. Hier soir, un de mes amis tokyoïtes exprimait une opinion que peu de commentateurs semblent avoir prévu dans leurs calculs prédictifs : “J’ai envie de quitter le pays”.

Quelques minutes avant l’effondrement de la vague et le déferlement du tsunami, les municipalités côtières ont déclenché l’évacuation des habitants. Sur place, plusieurs envoyés spéciaux ont recueilli les témoignages d’un homme, d’une femme, d’un fils ou d’une petite fille ayant dû se résoudre à laisser les moins valides derrière eux. Sur les diaporamas proposés par le Big Picture du Boston Globe, l’immense majorité des cadavres laissent apparaître la main ou le pied légèrement flétri d’une personne âgée. Certains témoins le reconnaissent, “les gens ne faisaient pas attention au sort des autres”. De quoi fissurer quelques préjugés. Mais qui osera les blâmer ?

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Crédits photo: Flickr CC Leo-setä, Leo-setä

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#3 – Les sacrifiés de Fukushima n’appartiennent déjà plus à ce monde http://owni.fr/2011/03/16/les-sacrifies-de-fukushima-appartiennent-deja-plus-a-ce-monde/ http://owni.fr/2011/03/16/les-sacrifies-de-fukushima-appartiennent-deja-plus-a-ce-monde/#comments Wed, 16 Mar 2011 17:23:51 +0000 Loic H. Rechi http://owni.fr/?p=51776 A l’aube de la seconde décennie du XXIe siècle, suivre l’évolution de l’information minute par minute  est devenu la cocaïne du peuple. Depuis samedi matin et les premières alertes en provenance de la centrale nucléaire de Fukushima, une sorte de communion informationnelle s’est opérée, minute après minute. Dans les heures qui ont suivi les premières annonces, à un moment où il était encore impossible de mesurer toute la dimension du drame en train de s’écrire, la peur et l’incrédulité ont rapidement fait place à des considérations tristement terre à terre et manichéennes. Les uns – opportunistes – se sont ainsi accaparés la pièce en train de se jouer pour dénoncer les sempiternels risques liés à l’utilisation du nucléaire, là où les autres – monomaniaques – n’ont pu s’empêcher de tacler leurs petits camarades, simulant de s’offusquer qu’ils puissent instrumentaliser une catastrophe. En réalité, tout ce petit monde plongeait la tête la première dans leurs travers traditionnels et autocentrés, ramenant la marche du monde à leurs petites querelles merdiques et quotidiennes.

Les jours passant et l’apocalypse perdurant, les saines craintes initiales de l’individu lambda – à commencer par les miennes – ont progressivement changé de visage, migrant vers un sentiment moins avouable, probablement qualifiable de curiosité morbide. Le séisme japonais cristallise en fait à lui tout seul l’égoïsme, cette fange dans laquelle on se complait tous. A la différence du séisme survenu un an plus tôt en Haïti, l’empathie dont on fait preuve atteint des niveaux ridiculement bas, explosant par contre sur la jauge du jemenfoutisme. Le Japon est un pays qu’on s’est toujours plu à observer comme un cabinet de curiosités. Mais en raison de sa qualité de nation économiquement prospère, l’emprise des bons sentiments judéo-chrétiens a été nettement moins forte, en témoigne l’absence de matraquage pour l’appel aux dons. Et puis soyons honnête, en vivant dans un pays quasiment insensibilisé aux catastrophes sismiques, il nous apparait bien difficile encore une fois d’assimiler la douleur qui secoue le pays du soleil du levant.

Indéniablement pourtant, le facteur nucléaire est venu bouleverser la donne. Dans un premier temps, la classe politique a été  prompte à récupérer le drame à des fins personnelles. Comment reprocher aux écologistes de profiter de la situation quand on sait que c’est autour de la crainte que surviennent ces atroces évènements qu’ils se sont constitués? Je comprends également que le gouvernement veuille rassurer la population en surfant sur la vague d’émotion et en se lançant dans un grand audit de nos centrales. Je méprise évidemment ce crétin Sarkozy quand il joue les populistes assertant que nous possédons la centrale la plus sûre du monde avec l’EPR, quand on sait qu’une centrale toujours en service comme celle de Fessenheim dans le Haut-Rhin a été mise en  service en 1977. Et comment ne pas mésestimer encore encore plus cet individu quand il ramène cette tragédie sur le plan économique, reprochant insidieusement ces derniers jours à des pays comme le Qatar de ne pas avoir acheté des centrales françaises, jugées trop chères.

Toujours est-il que c’est sur ce ressort précis, cette hantise du cataclysme nucléaire que l’empathie du grand public est venue se figer. La raison en est éminemment simple. Si l’on est relativement à l’abri d’un tremblement de terre ou d’un tsunami en France, il en va autrement dans le cas où une masse inodore, incolore mais salement radioactive se mettait en tête de faire le tour du monde pour venir nous emmerder et se fixer sur nos petites thyroïdes de Français.

Surtout, l’empathie a complètement explosé quand le drame de la centrale de Fukushima a fini par s’humaniser. On aura beau nous matraquer le cerveau à coups de schémas, de vocabulaire technique, d’explications simplifiées à base de millisieverts par heure et de turbines dans le cul, tout ça ne restera que des concepts plus ou moins opaques au service de la compréhension collective. Si on n’a aucune idée de ce à quoi ressemble concrètement une barre de combustible nucléaire, il en va autrement de l’humain. Un humain employé dans une centrale nucléaire, on arrive tous à intégrer sans mal qu’il s’agit d’une tête, de deux bras, de deux jambes, de tout un tas d’organes et d’une famille derrière. Quand cinquante d’entre eux ont pris le parti de laisser partir plusieurs centaines de collègues, décidant de rester pour tenter d’arrêter les caprices de cette folle construction humaine, au péril de leur vie, l’histoire a pris un tour homérique. Le récit d’une minorité qui se sacrifie pour la majorité, voilà ce que le monde a envie de retenir dans cette affaire.

Pourtant, à l’heure où on a encore le nez en plein dedans, il est difficile d’en juger les motifs tant les éléments viennent à manquer. Au courage indéniable se mêle peut-être également un sentiment de culpabilité, celui de ne pas avoir écouté le sismologue Ishibashi Katsuhiko qui avait lancé une alerte en 2006 sur le risque d’un scénario similaire en cas de tremblement de terre ravageur. Mais c’est sans doute aussi le désespoir et le sens du devoir qui disputent à cette culpabilité. La désolation qui confine à la folie. Ces volontaires expérimentent une malformation du syndrome de Stockholm, prisonnier volontaire d’un geôlier de béton, d’une centrale qui deviendra probablement leur tombeau moral si ce n’est physique. Les cinquante hommes qui se relaient au chevet de la machine, le teint blanchi par l’insomnie, les mains tremblantes du stress qui les emplit, ne sont déjà plus des hommes comme vous et moi. En raison du taux de radiation qu’on peut supposer qu’ils ont déjà encaissé, on se doute que dans le meilleur des cas, ils passeront les mois qui viennent confinés dans des hôpitaux, les organes internes dégoulinant de sang et la moelle osseuse disparaissant de leurs colonnes, irradiés comme un glaçon fond irrémissiblement au soleil. Dans le pire des cas comme le martelait, emprunt d’une horreur palpable, le professeur Patrick Gourmelon, directeur de la radioprotection de l’homme (DRPH) face à une Laurence Ferrari dépassée – comme nous tous – devant le drame qui s’écrit minute après minute, ils perdront sans doute la vie, dans des conditions atroces, réduits en poussière par la puissance des éléments. Mais quand bien même ils en sortiraient indemnes, ces hommes ne seront plus jamais comme vous et moi. Ils auront expérimenté le poids de jouer à Dieu, de choisir de sacrifier leur vie, de briser leur famille, dans l’espoir de sauver le plus grand nombre. Ces cinquante hommes ont déjà éprouvé le dilemme ultime, celui que personne ne souhaiterait jamais, celui qui sous-tend l’histoire même de l’humanité. Non, définitivement, ils ne sont plus de notre monde.

C’est désormais vers l’infamie des images des liquidateurs de Tchernobyl que se tournent tous les regards, c’est le poids du désarroi de l’échec humain à dompter la nature qui flotte aujourd’hui au dessus de toutes les consciences.  L’issue de ce scénario calamiteux demeure encore incertain. Quelqu’en soit l’acte final, l’inconscience ne pourra être brandie pour justifier l’héroïsme de ces cinquante être humains disposant d’instruments pour mesurer les taux d’émissions radioactives et de facto les risques auxquels ils s’exposent. Leur libre-arbitre, lui, restera pour longtemps le symbole de la grandeur de leurs actes, celui d’individus ordinaires s’étant sacrifiés pour le bien collectif.

Crédits photos CC FlickR par Eudoxus, BBCWorldService

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