OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 La dette américaine, pilier vacillant d’une finance mondiale aux abois http://owni.fr/2011/06/06/dette-americaine-pilier-vacillant-dun-systeme-financier-mondial/ http://owni.fr/2011/06/06/dette-americaine-pilier-vacillant-dun-systeme-financier-mondial/#comments Mon, 06 Jun 2011 08:31:37 +0000 François Leclerc & Paul jorion http://owni.fr/?p=66139 Le 16 mai dernier, la dette publique américaine a atteint son plafond, fixé par le législateur aux États-Unis. N’ayant pu obtenir du Congrès qu’il augmente ce maximum actuellement fixé à 14.294 milliards de dollars, le Trésor US avait auparavant annoncé être en mesure de jouer les prolongations jusqu’au 2 août prochain, dernier délai, en stoppant certaines opérations afin de pouvoir poursuivre ses émissions obligataires sans augmenter le déficit net.

Histoire de permettre aux élus démocrates et républicains, qui s’opposent très durement sur ce sujet, de parvenir à un compromis sur un ensemble de mesures permettant une réduction du déficit. En les adjurant même d’y parvenir, en raison des conséquences incalculables qu’un défaut de l’État fédéral sur sa dette pourrait avoir. à cet effet, une commission « bipartisane » de parlementaires siège sous la présidence de Joe Biden, le vice-président américain. Ce qui était ces dernières années pure routine – une négociation au finish assortie à chaque fois d’un accord de dernière minute – n’est cependant pas garanti d’être renouvelé dans le contexte actuel.

Les républicains à l’offensive

Le décor ne serait en effet pas entièrement planté sans la toile de fond des prochaines élections présidentielles, en novembre 2012 prochain. Suite aux élections de mi-mandat de novembre dernier (les “midterms”), les républicains sont en effet devenus majoritaires à la Chambre des représentants et entendent désormais pousser leur avantage afin d’empêcher à tout prix Barack Obama d’accomplir un second mandat. La bataille politique est féroce, dans le contexte d’une crise sociale rampante. La polarisation est extrême, certaines composantes de l’opposition républicaine s’exprimant avec une rare violence verbale, avec pour celle-ci le handicap de ne pas pouvoir rassembler pour l’instant pour les primaires du parti républicain une liste crédible de candidats potentiels à la présidence.

Réduire le déficit, mais comment dans ce contexte de surenchères républicaines ? Ces derniers n’y vont pas par quatre chemins et, fidèles à leur credo de toujours, réclament que l’État poursuive sa cure d’amaigrissement, en coupant dans le programme Medicare d’assurance-santé des plus âgées et démunis, et en diminuant les impôts. Recette magique garantissant selon eux une amélioration des affaires, et donc de l’emploi. De leur côté, les démocrates n’entendent pas toucher à Medicare et considèrent que couper dans les dépenses ne réglera pas le problème si les recettes fiscales ne sont pas également augmentées. Ils proposent de supprimer les plafonnements d’impôts pour les revenus les plus élevés institués sous l’administration Bush, et revenir sur les avantages fiscaux accordés aux compagnies pétrolières qui croulent sous les bénéfices.

Il s’agit en effet de trouver rien moins que 2.400 milliards de dollars minimum d’économie afin de tenir jusqu’à la fin 2012 si l’on ne veut pas augmenter la dette, le déficit devant atteindre 1.600 milliards de dollars cette année. Les positions en présence sont diamétralement opposées et rendent difficile de prédire une issue à des négociations qui se poursuivent à un rythme très soutenu. Le 1er juin dernier, Barack Obama recevait des dizaines de parlementaires républicains à la Maison-Blanche, dans une mise en scène destinée à montrer sa bonne volonté et son écoute. Il avait auparavant mis en garde, au cas où un accord ne pourrait pas être trouvé :

Nous pourrions subir une récession encore plus grave que celle que nous venons de traverser. Une crise financière mondiale plus grave encore.

Peut-on être certain que cet alarmisme n’était fait que de calcul ?

La fin programmée du rêve américain

L’affrontement politique tient le devant immédiat de la scène. Mais le pire se présente derrière, annonçant pour qui veut l’avouer la fin du « rêve américain », car un ressort et ciment de la société est brisé, quoi qu’il se passe le 2 août prochain. Une machine a été cassée, à la réparation improbable, qui permettait de suppléer par l’endettement la baisse des revenus des classes moyennes afin de préserver leur niveau de vie et mode de consommation. Les innombrables saisies des maisons et la persistance d’un niveau très élevé de chômage illustrent la nouvelle donne.

La longue audition de Robert Reich, ancien secrétaire d’État au Travail sous l’administration Clinton et professeur à l’université de Berkeley, qui eut lieu le 12 mai dernier devant la commission sur la santé, l’éducation et le travail du Sénat est à cet égard très éloquente. Revenant sur l’histoire du pays depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il a montré comment s’est constitué puis a été ensuite brisé le cercle vertueux qui a durant une longue période assuré une croissance économique reposant sur le plein emploi et la rémunération des ouvriers d’un côté, l’augmentation de la production et de la consommation de l’autre. Le tout contribuant au développement d’une classe moyenne numériquement importante.

Il voit cette ère de grande prospérité prendre fin en 1977, suite à la détérioration progressive de la situation de la classe moyenne américaine. Attribuant celle-ci à la baisse de la rémunération du travail, amenant les femmes à travailler afin d’apporter un second salaire et voyant les horaires de travail augmenter, tandis que les crédits publics affectés à l’éducation, à la santé, à l’aide des chômeurs et à la protection sociale diminuaient, et l’endettement des ménages augmenter afin de maintenir un niveau de vie menacé. On connaît la suite.

Des précurseurs aux « indignés » européens

Les Américains en font quotidiennement l’expérience, qui constatent désormais que l’Amérique est un pays de pauvres où vit une petite minorité de très riches et une classe moyenne dont les moins favorisés sont en voie de paupérisation. Avant les Portugais, les Espagnols et les Grecs, ils ont eu leurs « indignés ». C’était en mars dernier, à Madison, capitale du Wisconsin. Des dizaines de milliers de manifestants ont défilé durant des jours et des jours dans les rues, afin de s’opposer à un projet de loi du nouveau gouverneur républicain de l’État, qui voulait limiter les droits des syndicats des fonctionnaires, avec le projet de réduire leurs pensions pour diminuer le déficit de l’État. Car le problème du déficit public se pose aussi au niveau local, et dans certains cas de manière cruciale. Le marché des « munis », les obligations émises pour se financer par les différentes autorités locales américaines, dont les États, est également atteint.

Finalement adoptée le 10 mars dans des conditions rocambolesques par les représentants républicains de l’État barricadés dans le parlement, après que les démocrates eurent quitté l’État pour que le quorum ne soit pas atteint et furent recherchés par la police pour les ramener manu militari, la loi vient d’être annulée par un juge. Mais une démonstration de cette ampleur et avec une telle détermination, c’est du jamais vu dans l’histoire américaine récente ! L’affaire n’est pas finie, non seulement parce que le gouverneur a fait appel de la décision, mais parce que la situation financière des États américains, souvent désastreuse, va inévitablement aboutir à la mise en cause des pensions des employés de l’État, enseignants, personnels de santé, pompiers et policiers, etc.

Moins spectaculaire mais tout aussi parlant, une candidate démocrate vient d’être à sa grande surprise élue à la Chambre des représentants dans une circonscription de l’État de New York habituée à donner ses votes aux républicains. Pour y parvenir, Kathy Hochul a tout simplement fait campagne en faveur du maintien de Medicare et sur la nécessité de maintenir les protections destinées aux personnes âgées.

À nouveau, la stagnation économique menace

Rien dans la conjoncture économique américaine n’est source d’optimisme. Selon le Département du Commerce, la croissance américaine continue de décroître de trimestre en trimestre, passant de 3,1% au dernier trimestre 2010 à 1,8% au premier trimestre 2011. Est particulièrement en cause la baisse de la consommation des ménages, le moteur de la croissance américaine. En tenant compte de l’inflation, elle n’a progressé que de 0,1% en avril dernier, à l’identique de mars.

Plus mal vécu encore à Wall Street, les nouvelles inscriptions au chômage sont reparties à la hausse, selon le Département du Travail. Déjouant les prévisions, les embauches ont considérablement ralenti en mai, et le taux de chômage officiel est remonté de 0,1 point, progressant à 9,1%. Un taux considéré par de nombreux analystes comme très minoré par rapport celui du chômage réel. Avec un taux de croissance de 2,2% sur les quatre derniers trimestres, il ne peut en tout état de cause pas être résorbé.

Enfin, après avoir connu un plateau, le prix de l’immobilier est reparti à la baisse, pour retrouver aujourd’hui son niveau de 2002. Quant au marché immobilier commercial (grandes surfaces commerciales, hôtels, etc.), il rencontre également de grandes difficultés, annoncées pour s’aggraver l’an prochain. Le fonds d’investissement Whitehall, filiale de Goldman Sachs, vient ainsi de restructurer la dette d’un de ses plus gros portefeuilles hôteliers grâce à un apport de l’Abu Dhabi Investment Authority, le fonds souverain de l’Émirat. Ce n’est que le début d’une longue série de refinancements qui s’annonce.

Le spectre d’un « double dip » – une rechute de la croissance qui était repartie – avait été évacué, mais il réapparaît et la bourse en fait à nouveau les frais après avoir connu une embellie du à l’abondance des liquidités distribuées par la Federal Reserve.

Dans sa causerie hebdomadaire du samedi à la radio et à la télévision, Barack Obama a reconnu que l’économie devait affronter « de forts vents contraires ».  dont l’origine serait selon lui à trouver dans le prix élevé de l’essence, le séisme au Japon et la situation financière européenne… N’ayant pas de remèdes à proposer pour les contrarier, il a faute de mieux terminé par une péroraison : « Nous sommes un peuple qui n’abandonne pas, nous faisons de grandes choses, nous façonnons nos destinées. Et je suis persuadé que si nous conservons cette état d’esprit, le meilleur est devant nous. »

Le spectre d’une seconde crise

Les milieux financiers américains ont publiquement fait part de leur profonde inquiétude à propos de la perspective d’un défaut sur la dette. Fait sans précédent, le Comité consultatif du Trésor pour les questions d’emprunt (TBAC), qui regroupe les dirigeants des principales mégabanques et fonds d’investissement intervenant sur le marché de la dette, a pris sa plume pour écrire à Tim Geithner, le secrétaire d’État au Trésor. « Les risques qu’un défaut de paiement ferait peser à long terme sont si élevés que tout retard dans le relèvement du plafond de la dette est susceptible d’avoir des conséquences négatives sur les marchés, bien avant que le dit défaut ne se produise réellement. » Précisant en mettant les points sur « i » que cela pourrait déclencher « une autre crise financière catastrophique, après celle de 2007-2009 dont le monde ne s’est pas encore remis. »

Avant même la date butoir redoutée du 2 août prochain, la fin du mois de juin est attendue par les analystes financiers américains. Vient en effet à cette date à échéance le programme de la Federal Reserve d’« assouplissement quantitatif », lui ayant permis par le biais d’une création monétaire intense (la planche à billet) d’acheter pour 600 milliards de dollars d’obligations publiques américaines et de maintenir les taux de celles-ci à un faible niveau.

Que va-t-il alors se passer sur le marché obligataire ? À quel taux le Trésor va-t-il placer ensuite ses émissions, leur principal  acheteur faisant défaut, s’il ne relance pas un nouveau programme d’achat ? À l’occasion d’une audition devant le Sénat, Tim Geithner a affecté une sérénité toute professionnelle  :

Le monde perçoit toujours les États-Unis et le système politique américain comme étant à la hauteur pour faire aboutir des réformes, renforcer l’économie et revenir à une situation budgétaire plus viable. Ajoutant, pour remporter l’adhésion : Si vous regardez le coût auquel nous empruntons aujourd’hui, vous voyez qu’il y a toujours une confiance énorme dans le monde dans la capacité de ce système politique.

Les analystes financiers, tout en reconnaissant l’absence de tension actuelle sur le marché, sont plus perplexes. L’arrêt des achats de la Federal Reserve et de la distribution abondante de liquidités pourrait créer des situations de retournement rapide sur les marchés des actions et des matières premières, et affecter également le crédit. Mais si, de surcroît, les acheteurs américains de la dette se mettaient à la bouder – comme le principal d’entre eux, le fonds d’investissement Pimco, a annoncé le faire – une augmentation des taux obligataires et du coût de la dette deviendrait inévitable. La conjonction d’une telle situation avec un défaut sur cette dernière, au cas où aucun accord ne serait possible au Congrès, pourrait créer un véritable séisme.

Dans l’immédiat, les investisseurs ont réagi différemment, prenant à contre-pied ceux qui ont cru devoir anticiper une hausse des taux obligataires et la baisse correspondante de leur valeur faciale. Réagissant au tir groupé d’exécrables nouvelles économiques qui vient d’intervenir, ils se sont malgré tout réfugiés sur le marché de la dette obligataire, aboutissant à son soutien. Entre deux maux, il faut choisir le moindre.

Les pressions sont fortes sur la Federal Reserve pour que ne soit pas lancé un nouveau programme d’« assouplissement quantitatif » avec pour objet de poursuivre les achats d’obligations du Trésor. La tentation est grande pour ses dirigeants de renvoyer la balle au gouvernement, à la manière de la Banque Centrale Européenne qui multiplie les pressions pour que les gouvernements multiplient les mesures de réduction des déficits publics. Ben Bernanke, son président, paraît même y avoir succombé, au nom de la lutte contre l’inflation qu’une relance de la planche à billet pourrait favoriser et dont les milieux d’affaire ne veulent à aucun prix, car elle éroderait leurs avoirs. Mais ce n’est peut-être que partie remise, si le ralentissement économique se confirme et se poursuit. Plus souterraine, une autre bataille non moins décisive se poursuit parallèlement à celle qui se déroule au Congrès.

Il n’y a plus d’échappatoire

Le relèvement in extremis du plafond de la dette, à la faveur d’un compromis sans lendemain entre les démocrates et les républicains, ainsi que l’attentisme de la Federal Reserve sont l’hypothèse la plus probable, car elle permettait de différer encore des choix douloureux de tous côtés. Pour définir sa ligne de conduite,  la Federal Reserve est ballottée entre le risque de l’inflation et celui de la stagnation. Si les deux devaient intervenir simultanément, les États-Unis entreraient en stagflation, suivant en cela les Britanniques qui semblent s’y diriger.

Au-delà de la bataille permanente à propos de la réduction du déficit budgétaire qui va se poursuivre ces prochains mois, l’évolution de la structure de la dette est une donnée alarmante. La maturité moyenne de la dette se raccourcit, rendant celle-ci plus sensible à une augmentation des taux, car devant plus vite être « roulée », c’est-à-dire refinancée par de nouvelles émissions. Une rapide augmentation du service de la dette pourrait en résulter, pesant encore plus sur le budget de l’État alors qu’il faut déjà réduire son déficit.

Depuis le temps qu’il est annoncé que les États-Unis ne pourront pas éternellement accroître leur gigantesque dette publique, l’administration américaine est sans conteste arrivée au moment où elle ne peut plus désormais tergiverser indéfiniment. Ne pas réduire le déficit reviendra à prendre le risque d’accélérer brutalement une chute du dollar qui contribuerait à précipiter une réforme du système monétaire international que les États-Unis veulent repousser au plus tard possible, car elle sanctionnerait la fin du statut privilégié du dollar et la possibilité de financer à bas prix leur déficit. S’y résoudre, malgré la difficulté de l’exercice et le contexte politique qui ne s’y prête guère, ce sera reconnaître sans attendre et sans plus de manières la fin du rêve américain et sanctionner le déclin irréversible de la première puissance mondiale.

Il n’y a plus d’échappatoire. Aucun de ces deux choix possibles n’est exaltant, les deux sont porteurs d’une accentuation de la crise sociale et de la dégringolade des classes moyennes. Seule la Federal Reserve pourrait retarder ce choix en relançant la planche à billet, mais à quel prix ? L’inflation n’est plus une solution acceptable pour un monde financier qui en serait la première victime et en craint les effets, ni pour tous les détenteurs d’avoirs en dollars, car le pouvoir d’achat de ceux-ci seraient rogné.

Public et privé dans le même panier percé

Aux États-Unis comme en Europe, la crise de la dette publique rejoint celle de la dette privée. Les deux s’additionnent et ne font qu’une en raison de leur étroite interconnexion, expression d’un système au bout de son rouleau. L’accroissement brutal de la dette publique ayant comme principale origine les effets de sa crise, débutée en 2007 et dont il ne parvient pas à sortir. L’hypertrophie du système financier le condamne sans rémission, car cette dette gigantesque sur laquelle il est bâti n’est ni remboursable ni extensible à l’envi et crée une grande instabilité structurelle, telle une pyramide reposant sur sa pointe.

La Federal Reserve a acheté 2.000 milliards de dollars de bons du Trésor et d’obligations hypothécaires, sans compter celles dont Fannie Mae et Freddie Mac sont gorgées. Jusqu’où est-il possible de ne pas aller ? L’agence de notation Moody’s vient de frapper deux des trois coups. Dans un premier temps, elle a menacé d’abaisser la note des trois principales banques américaines – Citigroup, Bank of America et Wells Fargo – car elles risquent selon elle de ne plus bénéficier dans l’avenir d’un même soutien du gouvernement. Dans un second, elle a annoncé « placer la dette de l’État fédéral américain sous surveillance, en vue d’un éventuel abaissement en cas d’absence de progrès sur le relèvement du plafond de la dette dans les semaines à venir ». Les banques centrales, heureusement pour elles, ne sont pas soumises à la notation…

Ce qui est en cause aux États-Unis et déborde de ses frontières, c’est l’affaiblissement du dollar et des obligations d’État, car celles-ci sont l’actif refuge par excellence du système financier, le collatéral de dernier ressort. Ne plus pouvoir compter sur celles-ci comme pilier, c’est perdre un point d’appui que rien ne peut remplacer, aboutissant à déséquilibrer encore l’ensemble du système.

La crise de la dette US est américaine par ses causes, mondiale par ses effets.


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Avis de tempête: les cygnes noirs sont de sortie http://owni.fr/2011/05/12/crise-les-cygnes-noirs-sont-de-sortie/ http://owni.fr/2011/05/12/crise-les-cygnes-noirs-sont-de-sortie/#comments Thu, 12 May 2011 08:42:04 +0000 Charles Sannat http://owni.fr/?p=61426 Ces derniers temps, un certain nombre d’événements ou d’informations qui nous parviennent étaient auparavant considérés comme in-envisageable, remettant ainsi au goût du jour une théorie désormais célèbre : celle des cygnes noirs.

Explication : si l’on observe que des cygnes blancs, on pourrait en déduire – par erreur – que tous les cygnes sont blancs. Ce qu’ont cru pendant longtemps les européens, jusqu’au jour où l’on a découvert l’existence de cygnes noirs en Australie, au XVIIe siècle.

Cette histoire a inspiré le philosophe et écrivain libanais Nassim Nicholas Taleb qui a écrit La théorie du Cygne Noir en 2007. Pour Taleb, un cygne noir est l’illustration d’un biais cognitif, c’est à dire une erreur dans la prise de décision ou de comportement adopté face à une situation donnée.

En réalité, seule l’observation de tous les cygnes de la Terre pourrait nous donner la confirmation ou pas que ceux-ci sont bien toujours blancs. Mais cela n’est pas raisonnablement possible, et il est donc préférable de faire la supposition hâtive qu’ils sont blancs, dans l’attente de voir la théorie infirmée par l’observation éventuelle d’un cygne d’une autre couleur.

Nous construisons ainsi des raisonnements sur la base d’informations incomplètes, qui nous conduisent à des certitudes erronées.

L’apparition de ces cygnes noirs dans l’actualité de ces jours-ci devraient donc nous alerter sérieusement sur les temps à venir, et sur les présupposés qui régissent notre société.

L’or redevient une monnaie

Une information importante et passée totalement inaperçue est que l’Université du Texas vient d’investir environ 1 milliard de sa trésorerie en or. Les membres du board voient l’or “juste comme une autre monnaie qui ne peut pas subir une impression de billets supplémentaire“. Il est à noter que cette université forme également des économistes.

Alors que penser d’une telle stratégie ? Simplement que de plus en plus de particuliers comme d’institutions commencent à avoir des doutes de plus en plus sérieux sur la pérennité du système économique mondial dans sa configuration actuelle.

La Chine renie le dollar

La Chine aussi a des doutes. Elle souhaite diversifier ses réserves en devises et faire diminuer de manière significative sa détention de dollars américains. En effet, avec sa politique de la planche à billet, la Federal Reserve – la banque centrale américaine – permet certes au trésor américain de payer, mais au détriment du détenteur de cette monnaie. Et nos amis chinois ne semblent plus vouloir être les dindons de la farce.

Elle a d’ailleurs commencé à le faire en soutenant les pays européens en difficulté comme la Grèce ou l’Espagne. L’objectif ? Soutenir l’euro afin de disposer d’une autre monnaie de réserve en cas d’effondrement du dollar. Du jamais vu.

Et si la Grèce sortait de l’euro ?

Pourtant, l’euro ne se porte pas bien mieux. Un an après le plan de sauvetage financier de la Grèce censé rassurer les investisseurs, le cout des emprunts à deux ans ont dépassé pour la première fois les 25 % de taux d’intérêt pour la Grèce. Cela signifie concrètement que la Grèce est peut être à quelques jours seulement d’un rééchelonnement de sa dette. Opération dans laquelle les banques mondiales – à commencer par les banques françaises – y laisseront inévitablement quelques plumes.

À titre d’information, c’est le Crédit Agricole qui est la banque la plus exposée au risque grec, l’ensemble des banques étant tout de même concerné. Nous pouvons d’ailleurs ajouter à cela que les CDS reflètent actuellement une anticipation d’annulation de la dette de certains pays européens pouvant atteindre les 75% (les CDS sont des “assurances” sur les risques de faillites).

Selon Der Spiegel, le gouvernement grec envisagerait même de quitter la zone euro. Pourtant c’est impossible, n’est-ce pas ?

La mise sous surveillance de la dette des États-Unis

Le même sort va-t-il arriver aux États Unis ? L’agence S&P vient de placer sous surveillance négative la dette des USA. Or, l’économie américaine reste la première économie mondiale. Un défaut de paiement américain entraînerait le monde dans un chaos économique sans précédent. Les optimistes invétérés nous expliquent qu’ils n’y croient pas.

Les mêmes d’ailleurs ne croyaient pas à un séisme d’une magnitude supérieure à 9, suivi d’un tsunami de plus de 15 mètres de haut, venant détruire 6 réacteurs d’une centrale nucléaire… et qui irradie un pays entier pour ne pas faire frémir avec une contamination entière de l’hémisphère Nord.

Encore un triste Cygne noir.

Une banque qui fait défaut !

Toujours à propos du Japon, la Banque Morgan Stanley vient de faire un défaut de paiement volontaire de 3.2 milliards d’euros sur le remboursement de l’emprunt lié à l’acquisition d’un immeuble à Tokyo. En clair peut importe la perte réalisée, la banque ne veut plus de cet immeuble. C’est une première historique pour cette “vénérable” institution.

Quel peut donc bien en être le mobile ?

Quand le chômage rend fou

Plus dramatique, McDonald’s (les restaurants) a lancé une grande campagne de recrutement proposant 50.000 jobs en une journée. Pas loin de 3 millions de personnes se sont présentées pour obtenir un travail, certaines campant même la veille pour être sûres d’être reçues. La situation a carrément viré au drame à Cleveland, des scènes pathétiques prouvant à quel point la situation de beaucoup de familles américaines est désastreuse.

Jusqu’où la misère mènera-t-elle les gens ?

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Pressions sur les bonus des traders

Et enfin, plus léger,  après l’initiative de Cantona notre footballeur, les maires de certaines villes s’y mettent aussi. Enfin, un en tout cas : le maire de la ville de Gand en Belgique, qui vient de prendre la décision de retirer ses fonds de deux banques à savoir Dexia et KBC, afin de protester contre les politiques de ces deux institutions et invite toutes les villes à suivre sont exemple… De même, aux Pays-Bas, une campagne en ligne a réussi à faire pression pour que les banques reviennent sur les bonus accordés aux traders… avec un certain succès !

Qui l’eut cru ?

Je ne sais pas si vous avez vu, mais je trouve que ces derniers temps nous croisons de plus en plus de cygnes noirs. Or, comme tout le monde le sait : les cygnes sont blancs… jusqu’à preuve du contraire.


Photo flickr PaternitéPartage selon les Conditions Initiales Matt Biddulph ; PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales artemuestra

Adaptation : Stanislas Jourdan

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Faillite de Icesave : qui paiera pour le non des Islandais ? http://owni.fr/2011/04/20/islande-referendum-icesave-banques/ http://owni.fr/2011/04/20/islande-referendum-icesave-banques/#comments Wed, 20 Apr 2011 17:59:47 +0000 Stanislas Jourdan http://owni.fr/?p=58177 Le 9 avril dernier, les Islandais ont rejeté à 59% l’accord prévoyant le remboursement des gouvernements britannique et néerlandais dans le cadre de la faillite de la banque en ligne Icesave.

De nombreuses voix se sont félicitées du refus des Islandais de payer pour les erreurs des banquiers. Certains allant même jusqu’à qualifier la victoire du “non” au référendum de “rébellion contre la finance internationale” ou de “victoire contre les banksters”. Une analyse un peu rapide.

La garantie des dépôts, éternel talon d’Achille du système bancaire

Dans la plupart des pays la protection des déposants n’est que purement théorique. En effet, comme le soulignent plusieurs rapports de banque centrale et autres économistes, les fonds de garantie sont en réalité largement sous-capitalisés, de sorte que le système ne peut en aucun cas subvenir à une faillite systémique.

En France, par exemple, notre fonds de garantie des dépôts ne dispose que de 1 à 2 milliards d’euros tandis que de son coté, le fonds de garantie islandais, le tryggingarsjodur n’était doté que de 47 millions d’euros en 2008, notamment en raison du fait qu’il n’était pas conçu pour faire face à une augmentation aussi extensive du montant des dépôts des banques islandaises. Mais comme le précise la directive européenne, c’est aux États d’accueil des banques étrangères (par exemple les autorités hollandaises et anglaise dans l’affaire islandaise) de s’assurer de la conformité du système de garantie des dépôts des banques étrangères agissant sur leur territoire. Torts partagés sur ce point, donc.

Le recours de cet affaire devant une cour de justice devrait donc permettre d’y voir plus clair sur la signification exacte des traités. Néanmoins, il n’y a que peu de chances que l’Islande ne paie pas. La question est plutôt de savoir : qui paiera entre la banque (nationalisée) Landsbanki par la vente de ses avoirs, et le gouvernement islandais (c’est à dire les contribuables) ? La nuance est lourde de conséquences, en Islande comme dans le reste de l’Europe.

L’affaire Icesave

L’histoire d’Icesave débute en 2006. Filiale de la banque islandaise Landsbanki, c’est un établissement bancaire en ligne créé pour s’adresser à une clientèle européenne. Avec de hauts rendements proposés aux déposants, Icesave capitalise plus de 700 millions d’euros en quelques mois et gagne rapidement les faveurs de 320.000 clients anglais et néerlandais, et ouvre des succursales en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, donc avec l’accord des autorités bancaires locales.

Mais la crise financière de septembre 2008 emporte Icesave – comme 85% banques islandaises. Icesave est en banqueroute et doit plus de 3,8 milliards d’euros de dépôts. Or, le 6 octobre 2008, la banque est nationalisée, reportant indirectement le poids de cette colossale dette (40% du PNB du pays) sur l’État islandais.

Il faut dire que nous étions à cette époque là au plus fort de la crise : Lehman Brothers venait de tomber le 30 septembre, et toutes les banques européennes étaient sous pression de fuite des dépôts. Un non-remboursement des clients d’Icesave aurait donc pu créer un dangereux précédent en Europe, et précipiter le secteur bancaire dans la banqueroute généralisée.

Du coup, les États néerlandais et britannique se sont empressés de garantir les déposants de Icesave (jusqu’à 50.000 £ en Angleterre, et 100.000 euros en Hollande) en utilisant leur propre fonds de garantie, avant de se retourner vers l’état islandais pour obtenir le remboursement de ces sommes.

Pour cela, ils vont utiliser tous les moyens possibles : de l’utilisation de la loi anti-terroriste par le gouvernement britannique pour geler les actifs de Landsbanki, aux pressions diplomatiques anglaises et hollandaises pour bloquer le renflouement du pays prévu par le FMI. C’est dans ces circonstances particulières que le gouvernement islandais donne finalement en novembre 2008 son accord de principe pour que les dépôts soient remboursés, à hauteur de 20.000 euros par client, le montant des garanties fixé par le système de garantie des dépôts irlandais.

Les négociations commencent alors entre les gouvernements islandais, britannique et néerlandais, et aboutissent en juin 2009 à un accord demandant à l’Islande de rembourser 3,8 milliards d’euros, sous la forme d’un emprunt à 5,5% de taux d’intérêt à rembourser sous 15 ans.

Mais, poussé par une pétition recueillant plus de 50.000 signatures, Ólafur Ragnar Grímsson, le président islandais, refuse de ratifier le texte et provoque un référendum qui se concrétise le 6 mars 2010 par un rejet de l’accord par 93% des suffrages.

L’Islande reprend donc les négociations avec l’Angleterre et les Pays-Bas et obtient cette fois-ci un accord beaucoup plus avantageux, que le parlement adopte le 16 février dernier. C’est cet accord qui a été rejeté lors du dernier référendum, renvoyant probablement l’affaire devant une cour de justice européenne.

L’issue d’une telle procédure est justement assez incertaine. Car la question qui se posera au parquet européen n’est pas tant d’ordre morale, comme l’a été dans une certaine mesure l’objet du référendum, que d’ordre légal.

Une improvisation coupable ?

En tant que branche (et non filiale) de Landsbanki, Icesave était soumis au système de garantie des dépôts islandais, et non britannique ou néerlandais. Or, aucun texte de loi n’oblige un Etat à se substituer au fonds de garantie des dépôts d’un autre pays comme l’ont fait Londres et Amsterdam. C’était donc au fonds islandais de rembourser directement les clients, et les gouvernements néerlandais et britanniques auraient a priori dépassé leurs prérogatives en prenant les devant.

De même, l’Etat islandais n’avait pas nécessairement à avancer sa garantie souveraine puisqu’en principe, le fonds de garantie des dépôts est le premier exposé à la défaillance d’une banque. Les traités européens et de l’Alliance européenne de libre-échange (AELE) à laquelle appartient l’Islande le stipulent d’ailleurs très bien. Ce que l’EFTA, l’autorité financière de l’AELE n’a pas manqué de rappeler en mai dernier :

L’autorité de surveillance a la tâche de s’assurer que l’Islande, la Norvège, et le Liechtenstein se conforment aux termes de l’accord européen de libre échange. La directive [94/19/EC, ndlr] sur la garantie des dépots fait partie de ces termes. Selon cette directive, l’Islande était obligée de garantir – après Landsbanki – les déposants des branches néerlandaises et britanniques de la banque Icesave, à hauteur de 20.000 euros.

Mais, même si l’Islande doit concourir à son fonds de garantie en dernier ressort, le gouvernement islandais, en promettant son soutien direct aux clients de Icesave, a offert aux Pays-Bas et à l’Angleterre un mauvais prétexte de traiter directement avec lui, plutôt qu’avec le fonds de garantie islandais, ou mieux : la banque Landsbanki !

Ce qui est plutôt étrange, vu que le gouvernement assure depuis toujours – et le répète aujourd’hui – que les actifs de la banque permettraient de rembourser au moins 90% des dépôts des anciens clients de Icesave. C’est bien à eux que devraient revenir les gains de la vente de ces actifs si la procédure avait été normalement suivie.

Ce sont donc en partie à cause de décisions précipitées dans un contexte de panique que l’on se retrouve dans cette situation absurde : une dette privée de Landsbanki envers des clients européens se transforme en dette souveraine de l’Islande envers le gouvernement britannique et néerlandais.


Photo flickr Courtesy InDefence ; CC Artyvee ; CC Helgi Hall

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La jeunesse islandaise, trois ans après la crise http://owni.fr/2011/04/20/la-jeunesse-islandaise-deux-ans-apres-la-crise/ http://owni.fr/2011/04/20/la-jeunesse-islandaise-deux-ans-apres-la-crise/#comments Wed, 20 Apr 2011 17:29:44 +0000 Loic H. Rechi http://owni.fr/?p=58147 Depuis 2009, j’ai vécu avec l’idée fixe qu’il fallait aller absolument en Islande parce qu’il devait forcément s’y produire une sorte de révolution culturelle, à commencer au sein de la jeunesse. Un an avant, l’Islande s’était mangée dans la gueule la crise économique la plus violente de son histoire, un séisme qui en l’espace de quelques semaines embrasa tous les recoins et toutes les âmes de ce petit pays de 320 000 habitants.

L’histoire est on ne peut plus banale. Pendant une quinzaine d’années, de 1991 à 2004, le Parti Indépendant – la droite du pays – sous l’impulsion du Premier ministre David Oddsson, libéralise tout ce qui peut l’être, à commencer par la pêche, l’énergie et les capitaux. Quand Oddsson laisse sa place de Premier ministre, c’est pour prendre la tête de la banque centrale du pays dans la foulée. Il  supervise alors avec bienveillance la folie des banquiers qui consentent des crédits à tout va aux Islandais grâce à quelques montages foireux à l’étranger. En 2008, ce socle de crédits spéculatifs vole en éclat et les banques islandaises – très interdépendantes – s’écroulent une à une. Incapables d’assurer leurs obligations à l’égard de leurs clients, celles-ci sont nationalisées en catastrophe, histoire d’éviter que le pays n’implose.

La crise qui s’ensuit est sans précédent et pour la première fois de mémoire d’Islandais, des dizaines des milliers d’individus descendent dans les rues en décembre 2008 et janvier 2009, érigent des barricades et traquent même physiquement ces banquiers et hommes politiques qu’ils estiment – à raison – être responsables de la catastrophe qui leur tombe dessus.

Un an et demi plus tard, le 17 juin 2010, je débarque donc en terre de glace, à la recherche de la progéniture islandaise, accompagné de David Arnoux, ami et fidèle photographe. L’avion atterrit à Keflavik, l’aéroport de Reykjavik à deux heures du matin, mais à cette période de l’année, la nuit ne tombe plus. C’est le jour de la fête nationale.

Arrivé dans le centre-ville, je me retrouve plongé dans l’ivresse de ceux que je suis venu chercher. La jeunesse est là, complètement défoncée. Le sol est jonché de bouteilles en verre et de vomi. Les individus se déplacent par petit groupe, passent d’un bar à l’autre et ressemblent à la jeunesse de n’importe quel État occidental. D’autres, trop jeunes pour rentrer dans les bars, remontent Laugavegur – l’artère principale – et friment comme des tocards, picolant à bord d’énormes 4×4 peut-être achetés par leurs parents avec un de ces crédits foireux.

Le temps de poser nos affaires dans une auberge du centre que nous voilà déjà dans un bar à descendre des shots d’un alcool sombre infâme en compagnie de Philippe, un Français installé là-bas depuis cinq ans. Le garçon travaille dans un bar branché du centre, connait un peu tout le monde à Reykjavik (une ville de 120 000 habitants) et nous explique rapidement que nombre de jeunes entre 20 et 35 ans ont à peu près tout arrêté pour se concentrer sur la création artistique.

La nuit avance et il nous traine à Bakkus, haut lieu du cocon artistique local. Nombre de jeunes gens que je fréquenterai dans les jours suivants y travaillent; tous sans exception y squattent pour picoler. J’y finirai régulièrement mes nuits, croisant même quelques illustres personnalités locales comme Jónsi, le chanteur de Sigur Rós. Au delà de son statut de lieu de socialisation et de débauche, Bakkus est un premier indicateur de la situation et cristallise le refus de ces jeunes de se construire une carrière classique, préférant à peine subsister économiquement pour se concentrer sur leur art.

Frikki entouré de ses œuvres

L’art (de faire) du fric

Deux jours après notre arrivée, Philippe nous introduit auprès de Frikki, un plasticien d’une trentaine d’années, chez qui on créchera pendant une dizaine de jours. Étonnant au premier abord, il voit des motifs de satisfaction politiques et sociaux dans la crise. Faire tabula rasa du passé s’impose comme une idée très populaire parmi la jeunesse. Artiste depuis toujours, Frikki est ainsi plus optimiste aujourd’hui qu’il y a deux ans. Tout d’abord parce que la crise a changé les esprits et engendré un rejet de la politique telle qu’elle est pratiquée partout dans le monde.

Avant, les gens dans mon genre qui pensaient différemment du gouvernement étaient regardés de haut et se faisaient même parfois insulter. Le terreau est désormais plus fertile pour penser différemment. J’ai toujours détesté cette folie capitaliste et je me suis toujours demandé si j’étais stupide ou pas. Je savais qu’il y avait une logique derrière ce système, mais je ne l’aimais pas. J’avais ce sentiment qu’ils étaient dans l’équipe gagnante et que moi j’étais avec les perdants. Depuis, ce sentiment n’est plus aussi fort.

Du point de vue artistique, la crise a joué un rôle primordial également. Jusqu’en 2008, certains artistes vivaient sur le dos des banquiers, ne se privant pas de vendre leur production à ceux qu’ils se plaisent à détester aujourd’hui. Il n’était pas rare à l’époque qu’un artiste ait son propre mécène. Pour Mundi Vondi – un jeune designer de 23 ans à la réputation internationale naissante – les artistes se sont laissés complètement abuser par le pognon qui inondait le milieu de l’art, et ont cessé d’être des garde-fous de la société pour devenir des clowns à la solde des banquiers. Tous s’entendent sur le fait que la crise a permis aux artistes d’évacuer la dimension monétaire pour se concentrer sur le travail exclusivement.

Mundi Vondi

Solla et Porgerdur, deux jeunes femmes artistes de 25 ans ont ainsi profité de la crise pour récupérer une vieille maison du centre et la transformer en une galerie. Plus qu’un moyen de gagner de l’argent – à part quelques étrangers de passage, personne ou presque n’achète d’art ces jours-ci – la galerie Crymo est une façon de donner de la visibilité à de jeunes artistes et surtout l’endroit idéal pour se retrouver autour d’un thé, d’un café ou d’un pétard afin de discuter d’art et de s’interroger sur l’évolution de la société islandaise.

Tous ont participé aux manifestations de décembre 2008 et janvier 2009, et tous s’accordent sur le fait que la jeunesse a acquis une conscience politique qui faisait cruellement défaut jusque là. Avant cette crise, la jeunesse islandaise a toujours été profondément consumériste et peu nombreux étaient ceux qui s’interrogeaient sur les conséquences durables de quinze années d’ultra libéralisation de l’économie. Aucun ne semblait particulièrement choqué que leurs parents puissent acheter sur un coup de tête une baraque ou un Range Rover à crédit. Comme le raconte Mundi en pleine redescente de l’alcool ingurgité la veille, affalé dans le canapé rouge de son studio, la plupart des artistes n’a pas souffert à proprement parler de la crise car ils ne possédaient rien ou presque, et n’avaient pas croqué dans la pomme empoisonnée du crédit.

Mais ce n’est pas le cas de leurs parents qui ont souvent dû revendre des biens qu’ils n’avaient même fini de payer. Les jeunes comme Mundi en veulent aux banquiers et aux hommes politiques mais ne sont pas dupes de la situation qui prévalait avant la crise. Solla, cette jolie galeriste-artiste de 25 ans tire ainsi un constat sans pitié.

Ce qui se tramait était évident pour qui voulait bien le voir. Sauf que 90% de la nation a choisi de ne pas faire de vagues, de faire semblant de dormir. J’ai été élevée par des gens de gauche, je savais donc que ce n’était pas une situation saine. Je suis en colère contre les politiques de droite et David Oddsson qui ont fait péter toutes les barrières, ont tout libéralisé et rendu la tâche si facile aux banquiers pour faire n’importe quoi. Rien que les quotas sur le poisson. Ca a fait mourir ces petites villes et c’était sans doute le point de départ à toute cette merde.

L’histoire des quotas sur le poisson illustre à merveille le ressentiment et le malaise de ces jeunes vis à vis de leurs politiques. En 1984, le gouvernement de droite instaure un système selon lequel chaque propriétaire de bateau possède le droit théorique d’acheter une quantité de poisson proportionnelle à sa taille. Puis en 1990, sous l’impulsion des politiques économiques agressives menées par le Parti Indépendant, ces quotas deviennent transférables. Les propriétaires de gros chalutiers rachètent alors leurs quotas aux petits pêcheurs et en l’espace de quelques années à peine, l’ensemble des ressources en poissons de tout le pays se retrouve concentré dans quelques mains, une aberration et un motif de colère pour chaque Islandais.

Solla sur les marches de la galerie CRYMO

De la politique comique au comique politique

Ce voyage en Islande a été l’occasion de louer une caisse et de remonter un bout pays du Sud au Nord en sillonnant à travers mer et montagne pour aller jusqu’à Flateyri, un des ces minuscules villages de pêcheurs situé au fin fond des fjords de l’Ouest qui paient les conséquences de cette libéralisation sauvage. Là-bas, la petite usine de poissons est en cessation de paiement, mais depuis la crise, une nouvelle population est apparue. Des artistes encore et toujours. Ne voulant plus assumer la vie chère propre à Reykjavik, ils viennent ici se consacrer à leur art et passer du bon temps. On se lève à l’aube quand on ne se déchire pas trop la tête la veille pour aller pêcher quelques soles, faire de la confiture ou du pain.

Là-bas, j’ai atterri chez Malgorzata, une Polonaise de 27 ans qui vit en Islande depuis quatre années. Mélange d’écrivain, de peintre, de designeuse et de guide touristique francophone, pour gagner un peu de thunes en été,  Mao – son surnom – est devenue Islandaise d’adoption. Elle maitrise parfaitement la langue et fait partie de ces électrons libres de la scène islandaise. Au chômage, elle a pris le parti de quitter Reykjavik notamment parce qu’avec les 35% d’inflation consécutive à la crise, acheter du vin, du café, des cigarettes ou de l’essence devenait très compliqué pour elle. Pas pessimiste pour autant, Mao considère que la crise a aidé à se recentrer sur des valeurs moins capitalistes, des valeurs de partage et d’écoute.

Malgorzata AKA Mao

Beaucoup des amis islandais de Mao viennent passer des périodes indéterminées dans ce petit paradis naturel du bout du monde. C’est le cas de Lili, une productrice freelance de films publicitaires et de séries. Au détour d’une clope et d’un café dans le jardin de Mao, cette jeune fille pas tout à fait trentenaire me raconte que beaucoup de gens de sa famille sont aujourd’hui dans la merde mais que les Islandais ont été enivrés par l’argent.

Comme tant d’autres, Lili est en colère et espère que banquiers et les politiciens devront payer un jour pour le mal qu’ils ont fait à ce pays. Elle concède pourtant que le fait de participer aux manifestations et de voir ses proches morfler lui a fait prendre conscience de l’importance de participer à la vie politique. Comme à peu près tous ces jeunes avec qui j’ai trainé durant deux semaines, elle a voté pour Jon Gnarr, le comique le plus connu du pays devenu contre toute attente maire de Reykjavik en juin 2010.

De retour à Reykjavik, j’ai eu l’occasion de parler longuement de cette élection avec Frikki et Kristján Freyr – le manager du label Kimi Records – qui connaissent tout deux très bien cet ovni qui a fait rentrer des femmes au foyer et des chanteurs punk au conseil municipal de la ville. Pour eux, l’élection de Jon Gnarr traduit en fait le ras le bol vis-à-vis de la corruption des hommes politiques locaux, et met sur le devant un mec honnête, à l’esprit non sclérosé par le bullshit habituel qui sied si bien aux gouvernants.

Dans une société minuscule où tout le monde se connait, les collusions entre politiques, banquiers et journalistes étaient souvent outrageantes en raison de réseaux d’influence sont très resserrés. Les élites ont fréquenté les mêmes écoles et possèdent des intérêts professionnels et personnels irrémédiablement mêlés. Pour que les banquiers soient formellement accusés du fiasco dans la presse, il a fallu que WikiLeaks la mette devant le fait accompli en juin 2009, nombre de journalistes ayant jugé préférable de ne pas se mouiller ; une minorité ayant tout bonnement été censurée. C’est le cas de Jon Bjarki Magnusson – un jeune journaliste devenu figure nationale en faisant quelques révélations – qui passera un bout d’après-midi à me raconter comment le patron de DV – le journal pour lequel il travaillait – fit sauter une de ses enquêtes mettant en cause une des huiles de Landsbanki.

Kristj†n Freyr chez KIMI RECORDS

“La gauche doit nettoyer la merde laissée par la droite”

Aujourd’hui encore, le journalisme islandais baigne dans ses mauvais travers. David Oddsson est ainsi devenu rédacteur en chef de Morgunbladid, le principal journal du pays. Cette réalité hallucinante, tous les jeunes de la scène artistiques de Reykjavik la déplorent évidemment. Si ces Islandais ne font pas confiance à leurs médias, c’est également valable en ce qui concerne le gouvernement de gauche de Johanna Sigurdardottir, élue à la tête du pays après la crise. Tous savent, selon une expression récurrente, que la gauche “doit nettoyer la merde laissée par la droite“.

Mais tous ou presque – même s’ils apprécient souvent le personnage – considèrent que son élection n’a pas changé grand-chose. Comme me le confieront Tómas et Magnus – les membres du duo electro Quadruplos – au détour d’une énième bière chez Bakkus, on leur a parlé de transparence, mais celle-ci tarde à se faire sentir, quasiment deux ans après le tsunami politique et économique.

Tómas et Magnus, les membres du duo electro Quadruplos

Au cours de ces deux semaines passées en Islande, j’ai cru comprendre que cette jeunesse trouve cette crise salvatrice sous certains aspects, sans pour autant la considérer comme un bien absolu, la visibilité sur les conséquences en matière d’éducation, d’économie ou de politique étant encore très incertaine.

Cette incertitude face à l’avenir couplée au rejet des valeurs capitalistes et politiques qui ont façonné la première partie de leur existence explique sans doute le fait que nombre de jeunes se soient aujourd’hui tournés vers des activités artistiques et créatives. Véritable famille, cette jeune scène artistique s’organise comme une communauté, se partage ateliers et locaux de répétition et se serre les coudes, les uns étant toujours prêts à payer à bouffer ou à boire à ceux qui sont fauchés.

Pour autant, l’art ne semble pas vraiment s’imposer comme un moyen de protestation crédible. Tous ou presque ont participé à la révolution des casseroles en décembre 2008 et janvier 2009, mais sans doute plus au titre de citoyen qu’en qualité d’artiste. Quelques heures avant mon départ, j’ai pourtant rencontré une voix quelque peu dissonante. Jón Örn Lodmfjord est poète de 27 ans. Pendant et après la crise, il a tapé sur les hérauts du système à travers son journal Nyhil – un terme assez dur à traduire, contraction de nihilisme et de nouveauté. Courant 2010, le Parlement a rendu public le premier rapport sur la crise, un rapport massif de 2000 pages censé analyser et tirer les conséquences des mécanismes foireux qui ont plongé ce petit pays dans le chaos. Moquant ouvertement un document qui à aucun moment ne prend la peine de réfléchir à l’avenir, Jón l’a détourné et en a fait un livre, une satire poétique singeant le vocabulaire des hommes politiques.

Jon Orn Lodmfjord

Terrassé par une monumentale gueule de bois, ce grand brun barbu aux yeux sombres dissimulés derrière des lunettes ne mâche pas ses mots à l’égard des politiques mais aussi ses jeunes compatriotes auxquels il reproche d’avoir fait de la crise une bataille trop tournée vers des individus mais pas assez vers le système lui-même. Jón dénonce le nationalisme qui a gagné le cœur de beaucoup de jeunes et à la différence de tous les autres ne fait pas preuve d’optimisme pour l’avenir.

Malheureusement, il n’y a pas assez de débats. Beaucoup de gens essaient de créer cette distinction temporelle de “l’avant et l’après la crise” mais dans le fond, rien n’a vraiment changé. On entend souvent qu’on est revenu aux vieilles valeurs – la famille, l’entraide – mais compare avec d’autres pays et tu verras que ça a toujours été très important ici. Il faut arrêter avec cette histoire de vieilles valeurs traditionnelles de l’Islande, parce qu’il n’y en a pas. Quand j’y pense, je ne trouve pas vraiment de trucs positifs à ressortir de cette crise si ce n’est que Jon Gnarr n’aurait jamais gagné avant la crise. Mais si les gens sont en colère ils n’ont jamais trouvé de moyens crédibles pour l’exprimer concrètement.

Le constat de Jón, ce révolutionnaire dans l’âme, est critique, mais toujours est-il que pour la première fois depuis longtemps, les facs d’économie et les écoles de commerce ne sont plus pleines à craquer et la politique, domaine si longtemps laissé à quelques élites, connaît un regain d’intérêt populaire. On ne peut pas reprocher à Jon Gnarr et Johanna Sigurdardottir d’essayer de faire leur boulot, de tenter de faire changer les mentalités et de travailler à expliquer à leur nation que l’opulence d’hier n’est désormais qu’un lointain souvenir.

Mundi, Frikki, Solla, Lili, Mao, les deux Jón, Tomas ou Magnus, eux semblent l’avoir déjà compris. Alors ils avancent, à leur rythme, au gré de leur art et de leurs états d’âme, avec l’espoir sans doute de reconstruire une Islande plus saine, pas pourrie par ce capitalisme qui a désormais inondé la planète entière. Poétique et honorable, leur combat n’est pas vain et il souffle sur l’Islande un doux vent idéologique qui fait chaud au cœur quand on vit parmi ces jeunes, au contact de leurs espoirs et de leur ambition. Mais au regard de l’économie qui semble enfin repartir, il paraît bien difficile à croire que l’histoire ne se réécrira pas de la même façon en Islande comme ailleurs.


Toutes les photos sont l’œuvre de David Arnoux

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Pourquoi Wall Street domine le monde http://owni.fr/2011/03/15/wall-street-pouvoir/ http://owni.fr/2011/03/15/wall-street-pouvoir/#comments Tue, 15 Mar 2011 10:46:35 +0000 Adrien Auclert http://owni.fr/?p=51276 Comment comprendre la timidité des réformes du système bancaire et financier malgré l’ampleur de la crise ? Simon Johnson et James Kwak répondent dans leur livre qu’il faut regarder du côté des conflits d’intérêts entre les technocrates de Washington et les grandes banques d’investissement.

En septembre 2008, Simon Johnson assiste à la chute de Lehman Brothers alors qu’il vient d’achever son mandat en tant qu’économiste en chef du Fonds Monétaire International (FMI). Ce professeur à la Business School du Massachusetts Institute of Technology décide alors de créer un blog pour commenter l’actualité financière et contribuer au débat sur la politique économique et la régulation bancaire. Il s’associe pour cela à James Kwak, fin connaisseur des nouvelles technologies ayant un talent pour déchiffrer et vulgariser les concepts financiers qui sont alors au cœur du débat . The Baseline Scenario se veut un blog simple, sans images tape-à-l’œil, avec des articles argumentés, documentés, et accessibles à tous. En suivant ainsi l’actualité économique au quotidien, ils se rendent compte que les débats sont démesurément influencés par l’opinion des grandes banques (et de leurs présidents, « treize banquiers » puissants) et ils dénoncent ce fait dans leur blog. Ils appellent en particulier à limiter la taille des banques. Johnson est alors contacté pour réaliser des entretiens télévisés et il publie dans le magazine The Atlantic un long article intitulé « Le coup d’état silencieux » (The Quiet Coup), dans lequel il critique la manière dont une « oligarchie financière » a littéralement pris le pouvoir au sein du Congrès et du gouvernement. Le retentissement est tel que Johnson et Kwak sont ensuite invités à écrire un livre pour étayer davantage leur thèse : c’est ainsi qu’est né 13 Bankers, The Wall Street Takeover and the Next Financial Meltdown, qui se présente donc à la fois comme un essai engagé et une analyse informée et rigoureuse des liens incestueux entre la finance et la politique.

État des lieux des réformes

Deux ans après un effondrement spectaculaire du système financier qui a exposé au grand jour les faiblesses de la régulation bancaire internationale, les contours du nouvel ordre financier mondial ont été dessinés en 2010, notamment par le vote au Sénat américain de la loi Dodd-Frank en juillet , et la conclusion des accords de Bâle III par les pays du G20 en fin d’année . Tout porte à croire que ce nouvel ordre ressemblera de près à celui d’avant-crise. Fin 2008, après la chute de la banque Lehman Brothers et l’élection présidentielle américaine, un virage idéologique semblait pourtant possible, un virage d’ampleur comparable à celui impulsé par Ronald Reagan et Margareth Thatcher au début des années 1980, mais dans une direction opposée. Pour de nombreux économistes, la dérégulation financière initiée à l’époque était allée trop loin et était responsable de la crise. L’unique façon d’éviter une nouvelle catastrophe était donc de réguler mieux, voire davantage  – en limitant la taille et le niveau d’endettement des banques, en leur interdisant de prendre des risques immodérés avec les dépôts de leurs clients, en changeant le mode de financement des agences de notation pour éviter les conflits d’intérêt avec les institutions financières dont elles évaluent les produits, en réglementant les marchés de produits dérivés, en renforçant la coopération internationale pour éviter les « arbitrages de régulation », etc. Si certaines de ces réformes seront effectivement mises en place, elles le seront seulement de manière modeste : par exemple, les nouveaux minima de fonds propres imposés par Bâle III restent probablement en deçà de ce qui aurait été nécessaire pour éviter la faillite de Lehman Brothers , et ne représentent aujourd’hui de réelle contrainte pour aucune des grandes banques d’investissement. .

Régulation bancaire et conflit d’intérêts

La crise financière a beaucoup coûté aux pays qu’elle a touchés. Dans une récente étude du Fonds Monétaire International , les économistes Luc Laeven et Fabian Valencia estiment qu’en France et aux États-Unis, le PIB est 25% plus faible, et la dette publique 25% plus élevée, qu’ils n’auraient été sans la crise. Pour d’autres pays le choc négatif a été bien plus fort encore : ainsi l’Irlande et l’Islande ont été entraînées dans la chute de leurs banques en tentant de les sauver. Aujourd’hui le contraste est fort dans les pays occidentaux entre l’économie réelle, dont la reprise tarde à s’amorcer, et les banques d’investissement que les gouvernements ont sauvées, et qui ont presque retrouvé leurs niveaux de profits (et de bonus ) d’avant-crise. Cela appelle à se poser la question : pourquoi les réformes n’ont-elles pas eu plus d’ampleur ? Par exemple, pourquoi n’a-t-on pas imposé aux banques des ratios de fonds propres plus contraignants ?

À cause du conflit d’intérêts extrêmement fort existant entre les technocrates de Washington et (treize) grandes banques d’investissement américaines, répondent Simon Johnson et James Kwak dans leur livre. L’importance systémique de ces banques fait qu’elles disposent désormais d’une garantie explicite de l’État contre la faillite, leur permettant de se financer à des taux d’intérêt injustement faibles et de prendre des risques inconsidérés. Ce faisant, elles peuvent dès aujourd’hui engendrer de larges profits que se partageront les banquiers et leurs actionnaires jusqu’à la prochaine crise, lorsque le gouvernement sera à nouveau obligé de venir au secours de la finance – s’il en a encore les moyens. Il faut donc intervenir pour mettre fin à cette situation inacceptable en limitant la taille des banques, et par là leur importance systémique ainsi que leur influence politique, nous disent Johnson et Kwak.

Pour les auteurs de 13 Bankers, les conflits d’intérêts entre la finance et le pouvoir politique se retrouvent à trois niveaux. D’abord, les banques contribuent au financement des campagnes politiques : ainsi en 2006, les partis politiques ont reçu 260 millions de dollars du secteur financier, bien plus que n’importe quel autre secteur (p. 90). Et les contributions les plus généreuses sont apportées aux élus en charge de la régulation financière, comme Christopher Dodd et Barney Frank. Ensuite, Washington a tendance à placer aux positions clés des anciens de certaines grandes banques de Wall Street, officiellement parce que la finance est devenue si complexe que seuls des initiés peuvent la comprendre. Les exemples les plus connus sont ceux des anciens directeurs de Goldman Sachs, Robert Rubin et Hank Paulson. Le premier a notamment eu une importance capitale dans la décision du Congrès, en 2000, de ne pas réguler les marchés de produits dérivés, ce qui aurait contraint les activités de Wall Street (p. 9). Le second était aux commandes pendant toute la crise financière et a notamment décidé de recapitaliser les banques en des termes très avantageux pour elles (p. 154). 13 Bankers cite encore bien d’autres exemples de va-et-vient de personnel entre Wall Street et Washington (p. 95). Enfin, ce qui est plus diffus et peut-être plus dangereux, le gouvernement a progressivement adopté l’idéologie de Wall Street, selon laquelle l’innovation financière est forcément une bonne chose, et selon laquelle ce qui est dans l’intérêt des banques est aussi dans l’intérêt du peuple américain. En bref, comme le soulignent les auteurs, le régulateur a été « capturé » (captured) par l’industrie qu’il régule, comme le prévoit la théorie de la régulation développée par George Stigler .

Johnson et Kwak ne sont pas seuls à avancer cet argument : la plupart des ouvrages sur la crise financière partagent leur point de vue. Dans un livre paru en français sous le titre Le triomphe de la cupidité (Freefall), le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz fait une analyse et propose des solutions remarquablement similaires à celles des bloggeurs du Baseline Scenario. Le conflit d’intérêts est aussi évident dans les conversations entre banquiers et régulateurs au sommet de la crise, que relate Andrew Ross Sorkin, journaliste au New York Times, dans son roman qui décrit la crise financière, Too Big To Fail. Et le dernier film de Charles Ferguson, Inside Job, dans lequel Simon Johnson fait d’ailleurs une courte apparition, dénonce lui aussi cet état de fait.

13 Bankers est proche du livre de Stiglitz : il donne un cadre d’analyse théorique, tente de conserver une approche académique, relativement modérée et très bien documentée (plus de 600 notes de bas de page !) et il fait aussi une proposition concrète de réforme. Mais alors que Le Triomphe de la cupidité place la régulation financière au côté de nombreuses autres idées de réformes macroéconomiques, Johnson et Kwak sont plus pragmatiques : leur livre traite entièrement de l’interaction entre la politique et la finance, sujet sur lequel ils font preuve d’une expertise indéniable. L’originalité de 13 Bankers tient d’une part à son niveau de précision et de détails, d’autre part à ses qualités pédagogiques (la description des mécanismes financiers au cœur de la crise est particulièrement limpide), enfin à sa mobilisation adéquate de références à la littérature académique. C’est là sans doute un signe de la complémentarité des deux auteurs.

Histoire des relations entre les banques et l’état fédéral américain

13 Bankers se focalise sur les États-Unis – un lecteur français pourra le regretter. Un de ses thèmes récurrents est ainsi la confrontation entre Thomas Jefferson, le troisième président des États-Unis, très méfiant envers les banquiers, et Alexander Hamilton, favorable au développement financier de son pays. Les auteurs montrent comment la tension entre ces deux points de vue a marqué l’histoire de l’industrie et de la finance en Amérique, dont un élément important a été la loi « Glass-Steagall ». Votée à la suite de la crise de 1929 sous Franklin Delano Roosevelt, cette loi exige une séparation entre les activités commerciales et spéculatives des banques et limite leur étendue géographique. En s’appuyant notamment sur les travaux de Thomas Philippon et Ariell Reshef , Johnson et Kwak montrent que, pendant les cinquante ans qui ont suivi, l’économie américaine a prospéré alors même que ses banques ont été remarquablement stables – les métiers de la finance étaient alors relativement peu complexes et peu rémunérateurs, « ennuyeux » en somme (p. 61-64).

À partir des années 1980, les règles limitant les activités des banques ont commencé à tomber. La nouvelle idéologie de la dérégulation, prônée par Milton Friedman et Eugene Fama, visait à limiter le rôle de l’État dans tous les secteurs de l’économie. Leur analyse de cette période, si elle n’est pas nouvelle, est très pédagogique et détaillée, expliquant les innovations financières de l’époque et mettant en lumière le rôle de facteurs économiques comme l’inflation des années 1970 (p. 66) et celui de personnalités politiques comme Donald Regan, l’ancien PDG de Merrill Lynch choisi par Ronald Reagan comme secrétaire au Trésor. La part des profits des entreprises attribuable au secteur financier a crû fortement entre le début des années 1980 et les années 2000, où elle a atteint 40% . Ceci a eu deux conséquences importantes : la finance a pu accroître son pouvoir politique en finançant les campagnes et en embauchant des lobbyistes, et elle a pu attirer une part croissante de diplômés des grandes universités, séduits par les perspectives de salaires et de bonus élevés et par la culture dynamique et méritocratique de Wall Street (p. 113-118). Par ailleurs, les anciens de Wall Street se sont retrouvés progressivement aux commandes à Washington. Un point culminant pendant cette période a été l’annulation officielle de la loi Glass-Steagal en 1999, qui était indispensable pour valider la fusion de Citicorp avec Travelers en 1998. Cette annulation a été notamment défendue par Robert Rubin, qui plus tard est devenu membre du directoire de Citigroup, ainsi que par Phil Gramm, qui est ensuite entré chez UBS.

Démanteler les banques

S’étant libérées des contraintes réglementaires, les nouvelles méga-banques ont pu grandir librement, et elles ont financé leur croissance en s’endettant. Cette stratégie leur a permis d’accroitre leur levier, c’est à dire d’augmenter les rendements du capital de leurs actionnaires. Des rendements élevés, supérieurs à 15% par an, sont rapidement devenus la norme – et ne pouvaient être conservés qu’en maintenant de forts niveaux de dette : celle-ci représentait entre 30 et 40 fois le capital pour de nombreuses banques à la veille de la crise . Mais plus d’endettement voulait aussi dire plus de risques : une chute de moins de 3% de la valeur de leurs actifs suffisait désormais pour mettre ces banques en faillite.

Aujourd’hui, les réformes de Bâle III ne changent pas fondamentalement la donne, comme le soulignent les auteurs dans leur blog : au contraire, la garantie de l’État devenue explicite ne fait qu’encourager les banques à s’endetter davantage, en maintenant de faibles taux d’emprunt et en leur assurant un sauvetage en cas de faillite. De nombreux économistes pensent qu’on devrait interdire aux banques de s’endetter autant. Cela fait même l’objet, depuis peu, d’un fort consensus dans la communauté académique réunie autour d’Anat Admati de l’Université de Stanford . Johnson et Kwak sont favorables à une autre mesure, qu’ils détaillent dans 13 Bankers : selon eux, il faudrait limiter la taille des banques – ils avancent les chiffres de 2% du PIB américain pour les banques d’investissement, et de 4% du PIB pour les banques commerciales. C’est peut-être la partie la moins convaincante du livre – l’argument en faveur de cette limite est un des moins détaillés, et de nombreuses critiques peuvent lui être opposées. Par exemple, on peut imaginer une très grande banque, bien capitalisée et ayant un profil de risque limité : en la démantelant, on risquerait de détruire des économies d’échelle sans pour autant rendre le système financier plus sûr. Par ailleurs, si cette règle des 2% et 4% n’impliquerait qu’une restructuration relativement modeste de six banques américaines dont aucune ne dépasse 16% du PIB (p. 217), que faire des banques européennes qui, telle BNP Paribas, sont nombreuses à avoir des actifs équivalents à 100% du PIB de leur pays d’origine ? . Cependant, cette mesure a le mérite de contribuer au débat – de même que la proposition encore plus extrême formulée par un autre économiste, Larry Kotlikoff, de transformer toutes les banques en fonds communs de placement , ou celle prônée par Benjamin Friedman de procéder à une analyse complète des coûts et des bénéfices du système bancaire pour décider s’il a sa place dans notre société .

Alors que l’État américain s’est désengagé du capital de Citigroup, qu’il avait sauvée de la faillite en novembre 2008 , et que Barack Obama a récemment choisi pour directeur de cabinet un ancien directeur de la banque JP Morgan , les perspectives d’un changement radical en matière de régulation financière et d’une gouvernance moins favorable aux grandes banques semblent s’être définitivement éloignées. Un changement de fond nécessiterait à la fois l’adhésion de l’opinion publique et de la communauté académique. 13 Bankers, qui réussit à être à la fois pédagogique et sérieux sur le plan académique, est en mesure de convaincre des deux côtés.

Article initialement publié sur La Vie des Idées

>> photos flickr CC Benjamin Dumas ; Laurent KB ; William Warby

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Crise financière et petit matin blême au Bar des Amis http://owni.fr/2011/01/21/crise-financiere-et-petit-matin-bleme-au-bar-des-amis/ http://owni.fr/2011/01/21/crise-financiere-et-petit-matin-bleme-au-bar-des-amis/#comments Fri, 21 Jan 2011 12:50:47 +0000 antoinechampagne http://owni.fr/?p=43269 Petit matin difficile au Bar des Amis. Café tiède, croissant mou. Il manque 20 centimes pour payer… Et Gérard qui me tient la jambe à propos de la crise financière mondiale : « faut que l’argent circule, ben ouais, faut que l’argent circule, hein ? Pas vrai ? Toi qu’a fait de l’éco, j’ai pas raison, hein ? ». Il tourne en boucle.

Regard vers son demi (le troisième), regard vers l’horloge. Je me lance. Je vais expliquer à Gérard pourquoi on en est là et où l’on va. Pari risqué mais pas inutile. Méfiance. Gérard n’a jamais fait d’économie, mais il a pour lui le « bon sens près de chez vous » qui fait tant défaut à ceux qui le gouvernent et qui l’emmènent vers de gros soucis.

Mon vieux Gérard, l’argent, il a cessé de circuler. C’est un peu pourquoi on en est là. Mais je te rassure, avant ça, il circulait très bien. Trop bien même. Et maintenant, il coule à flots. Et ces flots, ils risquent bien de t’emporter. Je t’explique.

- Ben ouais mais quand même, les chinois, ils bossent plus pour moins cher, du coup…

Du coup rien. Je te résume le processus.

Tout a commencé il y a quelques années. Les ménages se sont lourdement endettés. Surtout les Américains. Et comme les banquiers débordent d’imagination, surtout quand il s’agit de créer une bulle spéculative, c’est à dire, s’en mettre plein les fouilles très vite, ils ont inventé des produits financiers improbables.
Par ailleurs, les banques centrales baissent les taux.

Du coup, comme les banquiers ont beaucoup prêté, que les taux baissent, que leurs produits financiers ne valent rien tellement ils sont improbables, ils commencent à prendre peur. En regardant leurs bilans, les banques se disent que leurs collègues doivent être dans la même situation et décident de ne plus se prêter entre elles. Tu ne prêterais pas 1000 euros à Paulo qui n’a jamais un sou en poche. Et bien, pareil. L’argent ne circule plus. Et ça, c’est emmerdant. Tu as raison sur ce point.

- Qu’est-ce que je disais…

Attends. Comme elles paniquent et que l’argent ne circule plus, les gouvernements commencent à s’inquiéter. Le spectre du ralentissement de l’économie et de la récession pointe le bout de son nez. Pas fous, les banquiers en profitent. Figure-toi qu’ils ont une incantation magique pour les moments difficiles.

Une incantation qui leur permet de gagner, même quand ils perdent. Ils s’invitent dans les bureaux des politiques et ils lancent : « risque systémique » . Ca, tu vois, ça fait plus peur à un homme politique qu’un sort vaudou. Du coup, les Etats ont renfloué les banques. Mais comme la récession était déjà là, ils ont dû s’endetter. Beaucoup.

« Les marchés », ça n’existe pas

- C’est quoi cette histoire de risque systémique ?

Un truc assez marrant et simple à comprendre. Les banques se prêtent entre elles. Si une grosse banque devait faire faillite, les petites à qui elle doit de l’argent risqueraient de faire faillite par un effet domino. Les politiques ont très peur de ce concept. Pourtant, tu notes qu’il arrive que de très grosses banques disparaissent. L’effet domino ne s’est jamais produit. Cela s’explique en partie par les fonds massivement injectés par les Etats pour l’éviter. Mais pas seulement.

- OK

Ensuite, les marchés entrent en scène.

- C’est qui ça « Les marchés » ? C’est flou ça, on sait même pas qui est derrière.

Attends Gérard, pas tout en même temps. J’y reviendrai. Bref, les marchés s’inquiètent à leur tour. Les États sont tellement endettés et la récession si bien installée qu’ils se disent, à juste titre, qu’un défaut est possible. C’est à dire que les États pourraient arrêter de rembourser leur dette. Celle que l’on appelle la dette « souveraine ». Il faut dire que les agences de notation, qui font des « calculs savants » pour déterminer si les États sont solides ou pas, ne sont pas très confiantes non plus. Il leur arrive de dire des bêtises, mais sur ce coup-là, elles ont raison.

Comme les marchés ont peur, ils ne sont plus très chauds pour acheter les titres lors des nouvelles émissions de dette. Ou alors, si on leur sert un taux d’intérêt très élevé. Et encore. Du coup les pays qui ont l’économie la plus bancale se trouvent dans une situation désespérée. Car si tes perspectives de croissance sont mauvaises, cela veut dire moins de rentrées fiscales (les impôts) et du coup, moins d’argent pour rembourser ta dette. C’est le cas de la Grèce puis de l’Irlande.

- Et les prochains, c’est qui ?

Dans un ordre indifférent, on peut citer sans risque de trop se tromper le Portugal, très bientôt, l’Espagne, la Belgique, l’Italie, la France, la Grande-Bretagne, etc. Face à cette situation inédite qui risque d’entraîner l’euro vers sa perte, l’Europe décide de mettre en place un fonds de soutien, le FESF. De l’argent pour les pays en faillite. Ils ne le disent pas comme ça, mais c’est bien de cela qu’il s’agit.

Manque de chance, ce n’est pas suffisant. Les investisseurs ont toujours autant la trouille. Je vais te le démontrer après. En outre, lorsque le Fonds de soutien emprunte pour sauver les pays en faillite, c’est de la dette qui s’ajoute à la dette. Si j’en crois un économiste renommé, la participation de la France représente déjà (avant augmentation des plafonds de ce fonds) quelque 5% du PIB. C’est dire…

Rassurer les marchés : mission impossible

Pour améliorer leur image, les pays européens se lancent de concert dans une surenchère d’annonce de plans d’austérité. On a plus d’argent ? On arrête d’en dépenser. Mais il faut plus que cela. Et là, illumination divine, sur le modèle américain (la Fed fait ça depuis un moment avec la dette américaine) il est décidé que la banque centrale européenne va racheter de la dette des pays en difficulté. Un bon moyen pour « rassurer les marchés », se disent les politiques. Ce qui est une idiotie.

- Ah ?

Gérard… Réfléchis. S’il n’y a pas de risque, il n’y a pas de bénéfices en perspective. Au fond, quand tu mets 100 euros sur la table au Casino…

- J’ai pas assez de ronds pour aller au Casino

Bon, alors quand tu paries avec Robert, c’est parce qu’il y a la possibilité d’un bénéfice. Mais il y a aussi un risque. Retourne le truc : si Robert est sûr de perdre et toi sûr de gagner, Robert ne va pas parier. Les marchés, c’est un peu pareil. Ils carburent au risque, au doute, à l’incertitude. Lorsque qu’on ne l’annonce pas, les marchés réclament de la rigueur. Lorsqu’elle est annoncée, les marchés craignent une récession. Jamais contents.

Pour répondre à ta question de tout à l’heure, « c’est quoi les marchés », je te dirai que les marchés c’est personne et tout le monde. Ça n’existe pas. Pour commencer il y a autant de types de marchés que de bulles dans la bouteille de champagne du trader fêtant son bonus. Des marchés d’actions, des marchés d’obligations, de matières premières, de taux, de futures, de CDS, des marchés ouverts, des marchés fermés, des marchés gris, des marchés opaques.

Quand les journalistes ou les politiques disent « les marchés », ils englobent allègrement, les places financières (les bourses,) les institutions financières, les traders, les algorithmes informatiques qui les remplacent, les analystes financiers, les agences de notation… Toutes sortes de choses bien différentes.

Actuellement, les politiques tentent de « rassurer les marchés » en annonçant plus de libéralisme, plus de dérégulation, plus d’austérité, plus de privatisations. Un vrai bonheur. On vend les bijoux de famille. Sans pour autant avoir plus de recettes, puisque la récession est là. Bilan, dans peu de temps, il n’y aura plus rien à vendre et toujours autant besoin d’argent.

Et puis Gérard, tu sais comment ça finit ces trucs–là. Les Américains qui ont une retraite par capitalisation les ont vu fondre avec la crise, les trains privatisés en Grande Bretagne ont de gros soucis. La SNCF qui est dans un processus de sous-traitance maximum est sur une pente savonneuse. Quand tu as un souci avec ton téléphone, l’opérateur national et les fournisseurs d’accès se renvoient la balle en boucle infinie, la dérégulation du secteur du gaz et de l’électricité est une pure réussite, les clients de Poweo en savent quelque chose…

Sauvetage de la Grèce et de l’Irlande : FAIL…

- tu vois tout en noir toi, c’est dingue ça…

Du tout. Je constate des faits. Je peux par exemple te démontrer que le plan de soutien à la Grèce a été un coup d’épée dans l’eau…

- Patron, un autre demi ! Ah ouais ? Pourtant, ils avaient dit que ça permettrait de sauver l’euro…

Pour t’expliquer que ça n’a servi à rien, il faut que je te parle des CDS. C’est un instrument financier qui permet aux investisseurs de se couvrir. Exemple, j’achète de la dette grecque. J’ai peur que ce pays ne puisse plus rembourser, qu’il fasse défaut. J’achète alors des CDS, une sorte d’assurance contre ce risque. Ça marche pour les entreprises ou les Etats.

Bien sûr, c’est un marché très spéculatif. Mais c’est un bon indicateur du niveau de confiance des investisseurs. Des « marchés », comme disent les journalistes et les politiques. A l’inverse, se réjouir de la hausse d’un marché action, c’est idiot. Cela ne reflète pas une sortie de crise. Mais c’est une autre histoire. Bref. Les CDS…

- Ca vient ce demi ?

Avant l’annonce du plan de soutien à la Grèce les CDS de ce pays étaient à 954 points de base. Ils tournent aujourd’hui autour de 1000 points de base. Et ce, en dépit des milliards largués par l’Europe et le FMI pour « redonner confiance aux marchés ». En dépit également des multiples déclarations des politiques sur la solidarité européenne sans failles. Même principe pour l’Irlande. Regarde ce graphique montrant l’évolution des CDS de la dette irlandaise. L’annonce du recours au fonds européens de la part de l’Irlande date du 22 novembre.

Evolution des CDS sur l'Irlande

Soyons fous, entrons dans les détails. Au dernier trimestre 2010, les CDS de la Grèce ont progressé de 32% selon CMA, la dette du pays devenant dans le même temps la plus « risquée » du monde, devant le Venezuela. Les CDS de l’Irlande ont pris 35%. Un vrai succès ce plan de soutien. Tu mesures la confiance des « marchés » ? Le prochain sur la liste, le Portugal a vu ces CDS progresser de 22%. Pendant ce trimestre, la dette de l’Espagne était la septième la plus risquée. Celle de la Hongrie, la neuvième.

La France en difficulté

Pour te rassurer un peu plus, mon bon Gérard, il faut que je te dise que l’évolution de la dette Française sur le marché des CDS est l’une des pires au dernier trimestre 2010. Plus 32,5%. On atteint un record dont aucun politique ne se vante. 107 points de base contre 79 au début du trimestre. Consolons-nous l’Allemagne fait pire (+51,7%).

Les politiques commencent par le déni : tout va bien, on n’a pas besoin d’aide puis une fois que l’aide est apportée, ils poursuivent dans le déni de réalité en répétant « maintenant, tout va bien ». Malheureusement, ce n’est pas l’avis des marchés, comme tu viens de le constater.

Du coup, puisque personne ne veut accepter la réalité et arrêter les frais avant qu’il ne soit trop tard, il va falloir faire plus.

- T’es anti-européen toi, tu veux sortir de l’euro ?

Pas le moins du monde mon Gérard. Je n’ai pas d’avis là dessus. Ce que je veux te dire c’est qu’il est peut être temps de faire plus d’Europe, différemment.

Ne te leurres pas Gérard, in fine, c’est toi qui va devoir faire plus. J’espère pour toi que tu as les poches profondes et le portefeuille bien garni.

- Mais heu, attends, un état, ça ne fait pas faillite !

En effet. Je ne connais pas d’exemple d’Etat qui ait disparu de la carte parce que ses caisses étaient vides. Les caisses ne sont jamais vides. Tiens, par exemple, Nicolas Sakozy disait à ce propos :

Alors s’agissant d’ailleurs du pouvoir d’achat, qu’est-ce que vous attendez de moi ? Que j’vide des caisses qui sont déjà vides ? Ou que j’donne des ordre à des entreprises à qui j’ai pas à donner d’ordres ? Si c’est ça votre conception de la politique, ben on s’trompe. On parle pas d’la même chose. Réduire le débat politique français à la seule question du pouvoir d’achat, c’est absurde.

Mais quand la Grèce a eu besoin d’aide, la France a trouvé 16,8 milliards d’euros de prêts sur trois ans. Miracle. La solution la plus évidente pour un Etat en grave difficulté est de faire tourner la planche à billet. Créer de la monnaie.

Quand on parle d’économie pour un pays, on dit qu’il s’agit de macro-économie, par opposition à la micro-économie qui concerne les entreprises. La macro-économie, c’est un peu comme une balance à multiples plateaux que l’on ne pourrait jamais équilibrer. Lorsque tu ajoutes un poids sur un plateau et que tu as l’impression d’équilibrer deux plateaux, tu en as un troisième qui bouge. Avec la planche à billets, tu vas améliorer tes problèmes de trésorerie, mais tu vas aussi relancer l’inflation. Ce qui est un problème pour ta croissance, le pouvoir d’achat, etc. Au bout du compte, tu peux même aboutir à des manifestations et pourquoi pas à des révolutions. Regarde ce qui se passe actuellement en Algérie.

En Europe, il y a un petit problème. Les Etats, en entrant dans l’euro, ont perdu cette prérogative. Ils ne peuvent plus faire tourner la planche à billet.

- Et la Banque centrale européenne, elle pourrait le faire, non ?

Et bien non. Je te cite le traité de Lisbonne :

Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres, ci-après dénommées « banques centrales nationales », d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l’Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres ; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales des instruments de leur dette est également interdite

Les banques centrales détestent faire tourner la planche à billet. Leur rôle est justement de lutter contre l’inflation. Je t’avoue que lorsque la situation devient trop tendue, c’est un crédo qui passe vite à la trappe.

Pour contourner cette situation complexe, la Banque centrale européenne a décidé de racheter de la dette des pays en difficulté. Problème, lorsqu’elle fait cela, elle inscrit à son « actif », dans son bilan, les montants ainsi récoltés. Le mot est trompeur. Elle possède ces titres qui représentent une dette des pays en question. Normal donc que ça vienne dans les actifs.

Mais réfléchissons ensemble. Si ces pays n’arrivent plus à placer leur dette sur les marchés à un taux raisonnable, c’est que personne n’en veut. Donc, lorsque la BCE gonfle ses actifs, c’est avec des titres « pourris ». C’est une expression. Ce que je veux te dire, Gérard, c’est qu’elle va inscrire 100 à son actif, mais que si elle voulait vendre ces titres, elle ne pourrait les placer, par exemple, qu’à 65. L’effet visé est de « rassurer les marchés ». Le message, c’est : « ayez confiance, nous on l’aime bien cette dette, on a pas peur, on en achète ». Sauf que « les marchés » ne sont pas idiots. Ils voient que les « fondamentaux » macro-économiques ne sont pas bons et ils continuent de flipper. La preuve par les CDS.

Après la crise financière, la crise économique…

- Et la BCE, elle peut continuer comme ça longtemps, à racheter de la dette ?

C’est un peu la question centrale. Jean-Claude Trichet, le patron de la BCE n’est pas très content du rôle que les politiques l’obligent à jouer et il le leur fait savoir. D’abord en annonçant une bonne grosse augmentation de capital qui devra être souscrite par les Etats membres. Ensuite en multipliant les appels à plus d’austérité budgétaire et à une politique « européenne » en ce domaine. :

Les gouvernements doivent appliquer rigoureusement leurs programmes nationaux d’assainissement budgétaire et déployer des efforts considérables pour renforcer leur gouvernance collective.

- On va encore morfler…

C’est justement ce que je te disais quand je te demandais si tu avais un portefeuille bien garni… Au bout d’un moment, tout le monde va s’énerver, et ça, c’est mauvais pour le business des politiques.

Contrairement à ce que te disent les politiques, la crise de la dette souveraine n’en est qu’à ses débuts. On commence à parler de modifier le traité de Lisbonne, pour faire tourner la planche à billets, on pérennise un fonds de soutien (et l’on envisage de double son montant) alors que le premier, dont on nous disait qu’il était amplement suffisant ne devait durer que jusqu’en 2013, etc.

Il n’y a pas de quoi se réjouir de cette crise européenne. Les anti-euro feraient bien de réfléchir un peu avant de crier victoire.
C’est une crise économique massive qui devrait s’installer dans le sillage de la crise de la dette souveraine. A coup de plans d’austérité, de solutions ultra libérales dont on connait déjà les effets (elles ont déjà été appliquées ailleurs), les citoyens européens vont avoir des années très, très difficiles.

Les récentes sorties de ténors de l’UMP sur la fin nécessaire des 35 heures, la restriction des allocations chômage, la révision du concept d’emploi à vie dans le secteur public ne sont que la pointe de l’iceberg qui se profile à l’horizon.

Et bonne journée Gérard…

Illustration Flickr CC Robwallace, Catherine isdøe, Ceoln

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Braquage de crise : quand l’argent devient une arme anticapitaliste http://owni.fr/2010/12/02/bankrun-cantona-crise-quand-argent-devient-une-arme-anticapitaliste/ http://owni.fr/2010/12/02/bankrun-cantona-crise-quand-argent-devient-une-arme-anticapitaliste/#comments Thu, 02 Dec 2010 22:51:07 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=37857

Billet publié initialement sur OWNIpolitics sous le titre : La révolution Cantona : une fausse solution à un vrai problème.

Techniquement impossible, le projet de fermeture massive de comptes proposé par Cantona resterait sans effet sur les banques et la désillusion des citoyens.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Des files d’attente de centaines de personnes devant les agences, le site de consultation des comptes en ligne inaccessible suite aux connexions répétées… En septembre 2007, la banque anglaise Northern Rock fut assailli par ses épargnants qui, pris de panique face à son effondrement sous les coups de la crise des subprimes, ont couru retirer leurs économies, de peur que la crise ne les avale: premier « bank run » depuis la crise argentine de 2001, ce mouvement de panique a dépouillé les comptes de Northern Rock d’un milliard de livres sterling en deux jours. Une performance historique que l’ex-attaquant de Manchester Eric Cantona voudrait reproduire le 7 décembre pour punir les banques fauteuses de crise. Et qui, malgré un buzz conséquent, n’effleurera même pas la plaque du siège de la BNP.

Tout commence le 8 octobre 2010, dans un canapé anonyme où, affalé, Eric Cantona disserte face à la caméra de Presse Océan sur les mouvements de grève qui se succèdent dans le pays : selon le footballeur à la retraite, les millions de Français qui sortent dans la rue font fausse route, voire retournent l’idée contre eux-mêmes.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

La révolution serait « très simple à faire » : le système tournant autour des banques, « il peut être détruit par les banques » et, pour ce faire, les manifestants n’auraient qu’à « retirer leur argent et les banques s’écroulent ». Un syllogisme assez séduisant pour convaincre 30 000 personnes de rejoindre le groupe Facebook proposant de retirer tout son encours et fermer ses comptes épargnes le 7 décembre :

  • les banques tirent leur pouvoir de l’argent ;
  • les clients détiennent l’argent ;
  • les clients détiennent le pouvoir sur les banques.

Un raisonnement presque aussi simple et limpide qu’il est faux.

Une (impossible) pichenette de moins de 0,3% dans l’édifice bancaire français

Pour commencer, personne ne pourra « clôturer » tous ses comptes le 7 décembre pour des raisons légales : la loi recommande pour commencer d’adresser une lettre en recommandé à la banque pour réaliser l’opération, dont la réception ouvre un délai de préavis de un à trois mois… Et ceci pour chaque compte. Quant aux limites de retraits, elles ne permettraient guère les fuites : pas évident de retirer des dizaines de milliers d’euros avec sa Mastercard à coup de 300€ par semaine. Même au guichet, la limite est fixée pour la BNP à 2 000€ (pouvant être levée à 3 000€). Au delà (et jusqu’à 8 000€), l’avis préalable du guichetier est indispensable.

Beaucoup d’agitation pour pratiquement rien: car, quand bien même les 30 000 personnes retiraient en un même mois tout leur encours (à moins de disposer de sommes considérables sur leurs comptes), les quelques dizaines ou centaines de millions n’affecteraient pas le moins du monde les banques visées, d’autant plus qu’elles s’étaleraient sur plusieurs établissements.

« Une telle initiative ne poserait problème que si les banques étaient limite en réserve, or c’est exactement l’inverse en ce moment, insiste Alexandre Delaigue, professeur d’économie à Saint Cyr et à l’ENSAM, animateur du blog Les Econoclastes. Le crédit est restreint et les banques sont noyées sous les liquidités apportées par les banques centrales. Les banques n’auraient qu’à se contenter de retirer sur leur compte à la banque centrale pour compenser la demande de billet. » On est donc bien loin de l’agonie financière de Northern Rock.

Dans l’hypothèse (absurde, donc) d’un retrait individuel de 30 000€ par « bank runner », les 900 millions soustraits aux caisses seraient vite remplacés et ne pèseraient qu’une goutte d’eau dans les 269 milliards d’encours total des comptes et produits d’épargne des ménages (source : banque de France, septembre 2010), qui ne sont eux-même qu’une partie de l’argent des banques.

La seule conséquence réelle de ce « bank run » serait de mettre en grande difficulté de paiement chacun des « révolutionnaires » ayant eu l’idée de suivre Cantona : selon la Fédération des banques françaises, les virements constituent en valeur 83,2% des transactions en valeur opérées en France. Sans compte en banque, plus moyen de percevoir son salaire, de faire son virement EDF, de recevoir les prestations sociales… Dans les faits, l’idée de Cantona mise en œuvre par une poignée de révoltés se retournera bel et bien « contre eux-mêmes ». Encore faudrait-il que les candidats au syphonage ne soient pas trop endettés : difficile de dire à son conseiller Société générale de fermer les yeux sur un emprunt immobilier ou auto pour aller courir après “King Eric”…

Illusion des effluves de « l’argent magique »

Malgré l’évidence de cet échec, la « révolution à la Cantona » agite les médias comme les politiques : Christine Lagarde elle-même s’est sentie de prendre la parole contre le footballeur, bien vite contrecarrée par Cécile Duflot… Même Baudoin Prot, pourtant assuré par les milliards des divers plans de relance de la BNP, s’est fendu d’une critique. Car, en miroir de cet espoir de changer les choses, cette poussée de fièvre révèle surtout l’incapacité d’agir sur le système.

Les tours Société Générale à La Défense

« En dehors des critiques habituelles qui se sont amplifiées, une idée vient de plus en plus souvent à la bouche des clients quand ils sont en agence : que l’augmentation des tarifs en agence de détails servent à payer les bonus des traders, qu’on leur faire « payer », la crise »

Auteure d’une thèse sur la sociologie de la banque et de ses clients, Jeanne Lazarus (doctorante à l’EHESS) a observé l’évolution des rapports tendus dans les locaux même des banques et constate un changement dans la perception de l’économie : « les sociétés occidentales ont le sentiment d’avoir une connaissance de plus en plus aiguë des phénomènes économiques : à force d’entendre parler de la crise, tout le monde se prend pour le gouverneur de la Réserve fédérale américaine, un peu comme chacun s’imagine sélectionneur de l’équipe de France pendant le Mondial, explique la sociologue. L’idée de Cantona est une présentation rapide et simpliste des processus économiques mais chacun à envie d’avoir un avis. »

Dans son association entre un geste simple (retirer son argent) et la résolution d’une injustice pénible (le syphonage de l’économie au profit de banques fautives), la « révolution Cantona » a tout le charme de la « pensée magique » : traversons le passage clouté à cloche-pied sans tomber et tout ira mieux.

Une fois de l’autre côté de la rue, rien n’a changé. Pire : nous y avons cru et devons retourner à notre triste impuissance.

Une solution enfantine à la désillusion des plans proposés par les États

D’autres initiatives se sont proposées de retourner contre le système sa propre force. Parmi elle, l’idée ingénieuse de l’ancien trader de Lehman Brothers Mike Krieger : pour abattre la très puissante banque d’affaires JP Morgan, il propose que chaque Américain (bien qu’une centaine de millions suffise) débourse 25 ou 50$ pour acheter une petite pièce d’argent. Pourquoi ? Afin de faire exploser le prix du métal précieux, sur lequel JP Morgan spécule à la baisse depuis des mois, au point d’attirer l’attention des régulateurs financiers : détenteurs de quantités monstrueuses (1/3 du marché selon certaines estimations), les financiers seraient obligés de « garantir » le prix de leur ressource à coup de milliards… Une manœuvre à même de couler la banque d’un seul mouvement ! Une solution ingénieuse mais bien plus complexe à expliquer au grand public que le simpliste « bank run » de Cantona.

Le succès de la proposition tombe en fait au meilleur moment pour parler à tout un chacun : frappés par la crise un premier coup, les Français et leurs voisins européens voient désormais arriver la rigueur comme une lame de fond, à laquelle s’ajoutent les torrents de dettes grecques et irlandaises… Dans un élan commun, des millions ont arpentés les rues, sacrifiant leur temps et leurs congés pour abattre la réforme des retraites. En vain.

Un peu à la manière des promesses vides concernant l’environnement, une « urgence » systématiquement remisée depuis plus de 10 ans, le besoin de communiquer sur la « résolution » de la crise à chaque nouveau sommet a fini par s’user : le G20 de Londres promettait de l’emploi, de la sécurité… Et voilà que l’augmentation du Smic sera limitée au minimum légal. Les seuls sauvés sont les établissements financiers.

Les clients répètent souvent ce genre d’accusation : « vous êtes dur avec moi mais vous prenez des risques inconsidérés sur les marchés » est une attaque courante des clients contre leur conseiller qui leur refuse un crédit, rapporte Jeanne Lazarus. En fait, la financiarisation de l’économie a eu des effets très importants sur la vie quotidienne des gens.

Désorientés, livrés seuls face à leur injustice, certains en viennent à écouter Éric Cantona pour savoir comment résoudre la crise par un moyen magique. Une solution qui, en plus d’être inefficace, délaisse le problème fondamental d’une dépendance aiguë au système financier qui tient à sa merci chaque épargnant de la naissance à la tombe, de son prêt étudiant à son emprunt immobilier.

Le lendemain de la sortie de la vidéo mourrait Maurice Allais, seul prix Nobel d’économie français : moins médiatisé que le footballeur, il avait eu le tort de critiquer un peu trop tôt les traders, les banques qui misaient avec de l’argent qui ne leur appartenait pas sur des marchés dont elles entretenaient l’instabilité. Republiée par Marianne, sa dernière analyse de l’effondrement du système bancaire clamait sans détour que crise et mondialisation étaient liées et soulignait que des « tabous indiscutés » depuis des années nous avaient tous menés dans ce même bateau avec les économies occidentales et les banques (même si ces dernières ont su en tirer de nouveaux bénéfices).

Avant que la prochaine crise ne nous prenne de cours, il est encore temps de délaisser les vidéos de Cantona pour lire les thèses bien vivantes de ceux qui se sont inquiétés avant lui et ont préconisés de vraies solutions.

Photo FlickR CC : William Grootonk ; Thinkpanama ; Alpha du Centaure.

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La révolution Cantona: une fausse solution pour un vrai problème http://owni.fr/2010/12/02/la-revolution-cantona-une-fausse-solution-pour-un-vrai-probleme/ http://owni.fr/2010/12/02/la-revolution-cantona-une-fausse-solution-pour-un-vrai-probleme/#comments Thu, 02 Dec 2010 17:10:16 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=37307 Cliquer ici pour voir la vidéo.

Des files d’attente de centaines de personnes devant les agences, le site de consultation des comptes en ligne inaccessible suite aux connexions répétées… En septembre 2007, la banque anglaise Northern Rock fut assailli par ses épargnants qui, pris de panique face à son effondrement sous les coups de la crise des subprimes, ont couru retirer leurs économies, de peur que la crise ne les avale: premier « bank run » depuis la crise argentine de 2001, ce mouvement de panique a dépouillé les comptes de Northern Rock d’un milliard de livres sterling en deux jours. Une performance historique que l’ex-attaquant de Manchester Eric Cantona voudrait reproduire le 7 décembre pour punir les banques fauteuses de crise. Et qui, malgré un buzz conséquent, n’effleurera même pas la plaque du siège de la BNP.

Tout commence le 8 octobre 2010, dans un canapé anonyme où, affalé, Eric Cantona disserte face à la caméra de Presse Océan sur les mouvements de grève qui se succèdent dans le pays : selon le footballeur à la retraite, les millions de Français qui sortent dans la rue font fausse route, voire retournent l’idée contre eux-mêmes.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

La révolution serait « très simple à faire » : le système tournant autour des banques, « il peut être détruit par les banques » et, pour ce faire, les manifestants n’auraient qu’à « retirer leur argent et les banques s’écroulent ». Un syllogisme assez séduisant pour convaincre 30 000 personnes de rejoindre le groupe Facebook proposant de retirer tout son encours et fermer ses comptes épargnes le 7 décembre :

  • les banques tirent leur pouvoir de l’argent ;
  • les clients détiennent l’argent ;
  • les clients détiennent le pouvoir sur les banques.

Un raisonnement presque aussi simple et limpide qu’il est faux.

Une (impossible) pichenette de moins de 0,3% dans l’édifice bancaire français

Pour commencer, personne ne pourra « clôturer » tous ses comptes le 7 décembre pour des raisons légales : la loi recommande pour commencer d’adresser une lettre en recommandé à la banque pour réaliser l’opération, dont la réception ouvre un délai de préavis de un à trois mois… Et ceci pour chaque compte. Quant aux limites de retraits, elles ne permettraient guère les fuites : pas évident de retirer des dizaines de milliers d’euros avec sa Mastercard à coup de 300€ par semaine. Même au guichet, la limite est fixée pour la BNP à 2 000€ (pouvant être levée à 3 000€). Au delà (et jusqu’à 8 000€), l’avis préalable du guichetier est indispensable.

Beaucoup d’agitation pour pratiquement rien: car, quand bien même les 30 000 personnes retiraient en un même mois tout leur encours (à moins de disposer de sommes considérables sur leurs comptes), les quelques dizaines ou centaines de millions n’affecteraient pas le moins du monde les banques visées, d’autant plus qu’elles s’étaleraient sur plusieurs établissements.

« Une telle initiative ne poserait problème que si les banques étaient limite en réserve, or c’est exactement l’inverse en ce moment, insiste Alexandre Delaigue, professeur d’économie à Saint Cyr et à l’ENSAM, animateur du blog Les Econoclastes. Le crédit est restreint et les banques sont noyées sous les liquidités apportées par les banques centrales. Les banques n’auraient qu’à se contenter de retirer sur leur compte à la banque centrale pour compenser la demande de billet. » On est donc bien loin de l’agonie financière de Northern Rock.

Dans l’hypothèse (absurde, donc) d’un retrait individuel de 30 000€ par « bank runner », les 900 millions soustraits aux caisses seraient vite remplacés et ne pèseraient qu’une goutte d’eau dans les 269 milliards d’encours total des comptes et produits d’épargne des ménages (source : banque de France, septembre 2010), qui ne sont eux-même qu’une partie de l’argent des banques.

La seule conséquence réelle de ce « bank run » serait de mettre en grande difficulté de paiement chacun des « révolutionnaires » ayant eu l’idée de suivre Cantona : selon la Fédération des banques françaises, les virements constituent en valeur 83,2% des transactions en valeur opérées en France. Sans compte en banque, plus moyen de percevoir son salaire, de faire son virement EDF, de recevoir les prestations sociales… Dans les faits, l’idée de Cantona mise en œuvre par une poignée de révoltés se retournera bel et bien « contre eux-mêmes ». Encore faudrait-il que les candidats au syphonage ne soient pas trop endettés : difficile de dire à son conseiller Société générale de fermer les yeux sur un emprunt immobilier ou auto pour aller courir après “King Eric”…

Illusion des effluves de « l’argent magique »

Malgré l’évidence de cet échec, la « révolution à la Cantona » agite les médias comme les politiques : Christine Lagarde elle-même s’est sentie de prendre la parole contre le footballeur, bien vite contrecarrée par Cécile Duflot… Même Baudoin Prot, pourtant assuré par les milliards des divers plans de relance de la BNP, s’est fendu d’une critique. Car, en miroir de cet espoir de changer les choses, cette poussée de fièvre révèle surtout l’incapacité d’agir sur le système.

Les tours Société Générale à La Défense

« En dehors des critiques habituelles qui se sont amplifiées, une idée vient de plus en plus souvent à la bouche des clients quand ils sont en agence : que l’augmentation des tarifs en agence de détails servent à payer les bonus des traders, qu’on leur faire « payer », la crise »

Auteure d’une thèse sur la sociologie de la banque et de ses clients, Jeanne Lazarus (doctorante à l’EHESS) a observé l’évolution des rapports tendus dans les locaux même des banques et constate un changement dans la perception de l’économie : « les sociétés occidentales ont le sentiment d’avoir une connaissance de plus en plus aiguë des phénomènes économiques : à force d’entendre parler de la crise, tout le monde se prend pour le gouverneur de la Réserve fédérale américaine, un peu comme chacun s’imagine sélectionneur de l’équipe de France pendant le Mondial, explique la sociologue. L’idée de Cantona est une présentation rapide et simpliste des processus économiques mais chacun à envie d’avoir un avis. »

Dans son association entre un geste simple (retirer son argent) et la résolution d’une injustice pénible (le syphonage de l’économie au profit de banques fautives), la « révolution Cantona » a tout le charme de la « pensée magique » : traversons le passage clouté à cloche-pied sans tomber et tout ira mieux.

Une fois de l’autre côté de la rue, rien n’a changé. Pire : nous y avons cru et devons retourner à notre triste impuissance.

Une solution enfantine à la désillusion des plans proposés par les États

D’autres initiatives se sont proposées de retourner contre le système sa propre force. Parmi elle, l’idée ingénieuse de l’ancien trader de Lehman Brothers Mike Krieger : pour abattre la très puissante banque d’affaires JP Morgan, il propose que chaque Américain (bien qu’une centaine de millions suffise) débourse 25 ou 50$ pour acheter une petite pièce d’argent. Pourquoi ? Afin de faire exploser le prix du métal précieux, sur lequel JP Morgan spécule à la baisse depuis des mois, au point d’attirer l’attention des régulateurs financiers : détenteurs de quantités monstrueuses (1/3 du marché selon certaines estimations), les financiers seraient obligés de « garantir » le prix de leur ressource à coup de milliards… Une manœuvre à même de couler la banque d’un seul mouvement ! Une solution ingénieuse mais bien plus complexe à expliquer au grand public que le simpliste « bank run » de Cantona.

Le succès de la proposition tombe en fait au meilleur moment pour parler à tout un chacun : frappés par la crise un premier coup, les Français et leurs voisins européens voient désormais arriver la rigueur comme une lame de fond, à laquelle s’ajoutent les torrents de dettes grecques et irlandaises… Dans un élan commun, des millions ont arpentés les rues, sacrifiant leur temps et leurs congés pour abattre la réforme des retraites. En vain.

Un peu à la manière des promesses vides concernant l’environnement, une « urgence » systématiquement remisée depuis plus de 10 ans, le besoin de communiquer sur la « résolution » de la crise à chaque nouveau sommet a fini par s’user : le G20 de Londres promettait de l’emploi, de la sécurité… Et voilà que l’augmentation du Smic sera limitée au minimum légal. Les seuls sauvés sont les établissements financiers.

Les clients répètent souvent ce genre d’accusation : « vous êtes dur avec moi mais vous prenez des risques inconsidérés sur les marchés » est une attaque courante des clients contre leur conseiller qui leur refuse un crédit, rapporte Jeanne Lazarus. En fait, la financiarisation de l’économie a eu des effets très importants sur la vie quotidienne des gens.

Désorientés, livrés seuls face à leur injustice, certains en viennent à écouter Éric Cantona pour savoir comment résoudre la crise par un moyen magique. Une solution qui, en plus d’être inefficace, délaisse le problème fondamental d’une dépendance aiguë au système financier qui tient à sa merci chaque épargnant de la naissance à la tombe, de son prêt étudiant à son emprunt immobilier.

Le lendemain de la sortie de la vidéo mourrait Maurice Allais, seul prix Nobel d’économie français : moins médiatisé que le footballeur, il avait eu le tort de critiquer un peu trop tôt les traders, les banques qui misaient avec de l’argent qui ne leur appartenait pas sur des marchés dont elles entretenaient l’instabilité. Republiée par Marianne, sa dernière analyse de l’effondrement du système bancaire clamait sans détour que crise et mondialisation étaient liées et soulignait que des « tabous indiscutés » depuis des années nous avaient tous menés dans ce même bateau avec les économies occidentales et les banques (même si ces dernières ont su en tirer de nouveaux bénéfices).

Avant que la prochaine crise ne nous prenne de cours, il est encore temps de délaisser les vidéos de Cantona pour lire les thèses bien vivantes de ceux qui se sont inquiétés avant lui et ont préconisés de vraies solutions.

Photo FlickR CC : William Grootonk ; Thinkpanama ; Alpha du Centaure.

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L’échec attendu du G20, en retard d’une régulation sur les superbanques http://owni.fr/2010/11/08/lechec-attendu-du-g20-en-retard-dune-regulation-sur-les-banques-trading-crise-fmi-speculation/ http://owni.fr/2010/11/08/lechec-attendu-du-g20-en-retard-dune-regulation-sur-les-banques-trading-crise-fmi-speculation/#comments Mon, 08 Nov 2010 11:27:58 +0000 François Leclerc http://owni.fr/?p=37112 Actualité du G20 oblige, il faut y revenir, mais est-il bien nécessaire de s’acharner à suivre les méandres des débats internationaux à propos de la régulation financière en gestation ? Etant donné, se dit-on, que les dispositions prises n’auraient pas pu empêcher la crise actuelle, et qu’elles pourront encore moins demain faire obstacle à la prochaine, qui prendra une autre forme et surprendra tout autant.

Le G20 va faire sonner faux les trompettes, en vue d’annoncer l’adoption d’une nouvelle régulation des banques (Bâle III), bien qu’elle soit encore arrêtée à mi-chemin, faute de dispositions anti-sytémiques que l’on ne parvient pas à définir et devant la levée de boucliers des mégabanques. Mais il laisse largement de côté celle des produits financiers sophistiqués et des marchés, sur lesquels se réalisent leurs transactions.

L’avenir du shadow banking est dans ces conditions pleinement assuré, les banques utilisant déjà leurs filiales pour contourner les réglementations actuelles et futures. Certains analystes considérant de surcroît que les restrictions apportées à l’activité des banques va les amener à prendre encore plus de risques dans le secteur non réglementé, afin d’améliorer leur retour sur fonds propres, qui vont devoir être augmentés.

« Les faillites futures sont inévitables », une experte du FMI

Accréditant cette perspective, Ceyla Pazarbasioglu, une experte du FMI, vient d’évoquer dans un document appelé « Conséquences des réformes de la régulation sur les institutions financières grandes et complexes », la possibilité que :

certaines activités pourraient se déplacer vers le secteur bancaire parallèle, moins régulé, en raison de la hausse du coût réglementaire de telles activités.

Décrivant au passage le mode opératoire qui pourrait être suivi :

La plupart de ces institutions ont des modèles économiques souples, et par conséquent pourraient être en mesure de faire bouger leurs activités depuis des secteurs régulés vers d’autres non régulés, par exemple la gestion d’actifs, les fonds spéculatifs, ou vers d’autres régions ou pays où la régulation coûte moins (…) Et donc, au lieu de réduire véritablement le risque systémique, nous pourrions finir par le déplacer vers d’autres zones d’ombre qui pourraient à l’avenir revenir nous hanter.

Que propose le document du FMI, pour s’en prémunir ? Il appelle à une « coordination mondiale pour établir des mécanismes efficaces de démantèlement et de partage des tâches pour gérer les institutions multinationales en faillite », car – estime-t-il – « les faillites futures sont inévitables ». « Un accord sur les régimes transnationaux de démantèlement doit être une priorité élevée » avance-t-il en conséquence, exigeant « un engagement politique aux plus hauts niveaux ».

Un « testament » pour savoir qui paiera pour les naufrages à venir mégabanques

Quand ce ne sont pas les Etats européens – dont la faillite future doit être organisée afin d’éviter les débordements – ce sont les banques transnationales, c’est-à-dire les mégabanques, que l’on cherche à munir d’un dispositif de même type, en s’appuyant sur l’établissement par leurs soins de « testaments ». Laissant pendante et ouverte, exactement comme pour le futur « dispositif de crise » européen, la très délicate question de qui va payer l’addition. Ainsi que, dans le cas des mégabanques, celle de l’autorité suprême qui pourra imposer les décisions. Il y a encore du pain sur la planche  !

En Europe, on avance à pas de fourmis. Ici, on propose de « ne plus autoriser » (pour ne pas dire interdire) les ventes à découvert « à nu » des actions et des obligations d’Etat, là de mieux « encadrer » le trading à haute fréquence, « en bonne intelligence avec les Etats-Unis » est-il précisé. A ce propos, on attend toujours qu’un accord se fasse à propos du passeport Européen des hedge funds, bloqué par les Britanniques et dénoncé par les Américains, dont l’objet est de mieux les identifier et contrôler.

Faudra-t-il que la bataille soit terminée pour que la suggestion de Michel Barnier, commissaire chargé des affaires financières, de « rééquilibrer les groupes d’experts » conseillant la commission, afin qu’ils ne soient plus sous l’écrasante domination des représentants de l’industrie financière, connaisse un début d’application ?

Le dossier des agences de notation fait aussi couler beaucoup d’encre parmi les Européens, le Comité de stabilité financière (FSB) s’en étant également emparé. La confiance qui leur est accordée, remarque ce dernier, conduit à  une « réduction néfaste de la capacité des banques, investisseurs institutionnels et autres acteurs de marché à évaluer le risque de crédit ». Le FSB en tire la conclusion naturelle qu’il faut « réduire la dépendance mécanique aux notations et encourager l’amélioration des capacités à évaluer de manière indépendante le risque de crédit ». Par « dépendance mécanique », comprenez prise en compte de leur avis.

Implacable logique qui contourne toute interrogation sur la faisabilité même de cette évaluation, dans les conditions concrètes du marché, ainsi que sur l’implication des agences de notation dans un système revenant à leurrer et non pas à éclairer. Aboutissant à la magistrale proposition, faite aux autorités nationales, de « si possible » exclure les agences de notation comme instruments d’évaluation des risques, et de les remplacer par « des alternatives plus
adaptées »
, sur lesquelles on n’en saura pas plus. C’est ce qui s’appelle faire un grand pas en avant.

Enfin, le nouveau contexte politique américain amène à s’interroger sur les velléités annoncées des républicains de revenir sur les pourtant timides dispositions de la loi Dodd-Frank, créant à tout le moins un climat très défavorable aux tentatives de certains régulateurs, qui ont le mandat de définir les modalités d’application, de les durcir.

Tout cela ne peut être compris que comme l’expression d’une profonde connivence avec le système financier, à moins que cela ne résulte, dans le meilleur des cas, d’une toute aussi grande incapacité à appréhender dans toute sa dimension la crise actuelle. Car cela impliquerait des mises en question indicibles.

Au bout du compte, qui va croire cette nouvelle chanson ?

Billet publié initialement sur le blog de Paul Jorion sous le titre Une régulation en faillite.

FlickR CC Stolen Art ; Fatman walking ; The Library of the Congress.

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Agences de notation : ta dette publique contre une réforme des retraites http://owni.fr/2010/10/06/agences-de-notation-ta-dette-publique-contre-une-reforme-des-retraites/ http://owni.fr/2010/10/06/agences-de-notation-ta-dette-publique-contre-une-reforme-des-retraites/#comments Wed, 06 Oct 2010 10:26:25 +0000 Fakir http://owni.fr/?p=30566 La Grèce est passée de A- à BBB+, et maintenant BBB-. L’Espagne, de AA+ à AAA. Le Portugal, de AA à AA-. Derrière ces petites lettres, ce sont les taux d’intérêt qui, pour ces pays, vont s’envoler, le poids de la dette publique qui va s’alourdir, des budgets qui seront coupés. Des notes « dégradées », explique Fitch Ratings, en raison « d’inquiétudes » sur les finances publiques et « d’incertitudes » sur la reprise économique. Et alors? Ces agences font leur travail-technique. Elles analysent les comptes. Elles évaluent les risques, chiffres à l’appui.

Très bien.

Juste le sentiment d’un deux poids deux mesures: lorsqu’il s’agit des états, Moody’s Standard & Poor’s et Fitch préviennent le danger à l’avance, poussent des cris d’orfraie, exigent des réformes structurelles. Mais pour les entreprises? Là, elles se taisent. Jusqu’à la catastrophe.

En décembre 2001, le groupe Enron s’effondre. Ses magouilles comptables et sa folie spéculative sont mises à jour. Ce n’est qu’une semaine avant l’effondrement total, après maintes tergiversations, que les trois grandes agences de notation dégradent sa note. Fin 2003, le groupe italien Parmalat coule, un trou de 14 milliards d’euros dans les comptes. Quelques semaines avant le krach, l’antenne italienne de Standard & Poor’s créditait encore Parmalat de son triple AAA- couvrant, volontairement ou non les malversations.

Les entreprises paient les agences. Les Etats soldent leurs erreurs

Courant 2008, la crise des subprimes s’étend. Les banques vacillent ou s’écroulent, bourrées de titres financiers pourris. Des “junk bonds” pourtant évalués par les agences -crédités même d’un triple AAA pour la moitié d’entre eux. Et en France même: pour l’Assemblée générale de 2008, Fitch Ratings, Moody’s et Standard & Poors accordent tous des A, des AA et des + à Natixis. Dans les jours qui suivront, c’est un trou en milliards qui sera découvert et l’action dévissera jusqu’au bord du gouffre, une banque seulement sauvée par un État généreux.

Les PIGS – “porcs” en anglais, acronyme pour Portugal-Italie-Grèce-Espagne, charmant surnom délivré par les financiers – les PIGS sont sans doute des pays de feignants, qui ne paient pas leurs impôts, qui font la sieste toute l’après-midi, tout juste bons à garder des chèvres en picolant du tsipouro, mais comment croire, quand même, qu’ils soient en dessous – oui, en dessous!- de Parmalat, de Enron, de Natixis? Avec moins de richesses réelles ?

« Quand j’ai rejoint Moody’s fin 1997, raconte Mark Froeba, ancien dirigeant au sein de la branche produits dérivés, devant le Sénat américain, la pire crainte d’un analyste était de contribuer à l’attribution d’une note qui serait fausse, de causer des dégâts à la réputation d’exactitude de Moody’s, et de perdre son travail en conséquence. Quand j’ai quitté Moody’s (en 2008), la pire crainte d’un analyste était qu’il fasse quelque chose qui lui permettrait d’être désigné comme responsable d’avoir mis en danger la part de marché de Moody’s, de causer du tort à son chiffre d’affaire ou de dégrader les relations de Moody’s avec ses clients. » (Le Monde, 2 juin 2010).

Qui paie l’orchestre choisit la musique. Et ce sont les entreprises elles-mêmes qui paient pour être notées -un million d’euros, environ, pour une banque-, qui choisissent leur agence de notation. Tandis que les états eux, de toute façon, constituent un marché captif : ils sont quasiment contraints de recourir aux trois agences mondiales… C’est la première cause, la plus évidente. Mais au-delà. Comment espérer que Moody’s et ses concurrents alertent sur les subprimes, Enron, ou les dernières innovations financières? Ces agences font partie du système financier. Elles lui appartiennent, même. Au sens propre.

Ainsi, près de chez nous, Fitch Ratings. En 1997, c’est un Français, Marc Ladreit de Lacharrière, 35ème fortune de France, qui rachète l’agence par le biais de son fonds d’investissement Fimalac: « Moi-même, j’étais un financier », confie-t-il. Passé à la direction de la banque Indosuez, en effet, il demeure administrateur de l’Oréal, Casino, Renault – et membre du conseil consultatif à la Banque de France. A ses côtés, à Fimalac, il trouve Jean-Charles Naouri le PDG de Casino, un ponte de la banque Lazard, un autre de JP Morgan, le président du Crédit Mutuel, et des présidents de Schneider, Air Liquide, etc.

C’est dire si, par toutes ses pores, Fitch Ratings est lié au monde des affaires. C’est dire si ses intérêts, et ceux des banques, des multinationales concordent. Que sont alors, au fond, ces agences? Elles sont la voix de la finance. Elles expriment ses désirs, ses inquiétudes, bref, sa volonté politique. Mais une politique habillée de science économique, déguisée en technique.

Quand Fitch Ratings demande aux Français de travailler 50 heures par semaine

On aperçoit leur museau, parfois, pourtant, sous le masque. En France, martèle Marc de Lacharrière, « toutes les mesures prises vont dans le bon sens », mais il va être nécessaire « de faire des réformes structurelles » concernant « la durée du travail hebdomadaire » , « la flexibilité du travail » et « l’âge du départ à la retraite ». En 2006, déjà, il appelait les Français à « travailler cinquante heures par semaine ». En août 2008, il dénonçait « l’étatisme » du pays et son « aversion pour le travail ». En février 2010, il apporte son soutien au gouvernement sur Public Sénat: « Actuellement, c’est la remise en cause des retraites qui est quelque chose d’essentiel dans le regard des agences de notation ».De quoi s’agit-il, sous le vernis poli, ici comme ailleurs, ici comme toujours? De faire peser, un peu plus, le joug sur le travail. Pour réjouir le capital et la finance.

Livre de comptes de Denis Nealon, 1874.

De politique, le rôle devient partisan, quasiment: en avril dernier, en Hongrie, le parti socialiste au pouvoir depuis huit ans est largement battu. C’est le centre-droit qui l’emporte, et Fitch Ratings applaudit: « La forte majorité représente une opportunité pour introduire des réformes structurelles. »

C’était le mot d’ordre du Fonds Monétaire International, depuis les années 80 dans les pays en voie de développement. Au nom de ses « plans d’ajustement », des continents entiers ont sacrifié l’éducation de leurs enfants, la santé de leur population. C’est au tour de l’Europe, désormais. Mais le FMI n’opère plus en première ligne: ce sont les agences de notation, aujourd’hui qui font office de gendarmes des états. Et qui négligent une option pour combler les déficits publics, inquiétants, en effet: que soient taxés les flux financiers, les profits des multinationales, les dividendes des actionnaires, les fortunes du pays, des Marc Ladreit de Lacharrière et compagnie…

Illustrations CC FlickR Ansik et Deseronto Archives.

Article publié initialement sur :

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