2009, l’année noire pour l’édition, a vu se dessiner un paysage numérique nouveau à défaut d’être innovant. Si les éditeurs indépendants, les libraires les plus dynamiques et certains professionnels à l’avant garde du livre ont su tirer parti de cette métamorphose, les conglomérats du livre, souvent impliqués dans la presse et surtout dans la distribution ont souffert dans leur image de leur incapacité à proposer de nouvelles pistes pour l’avenir du livre.
Alors que les appareils et les dispositifs de lecture électronique se sont multipliés, offrant la multiplicité et la diversité, en dépit d’un prix relativement élevé, les éditeurs se sont montrés assez peu inventifs dans la numérisation de leurs ouvrages. Ce réel blocage ne provient pas seulement du manque d’imagination de l’édition. Il est également dû à la pauvreté des interfaces des lecteurs numériques et à leur ignorance d’une composante essentielle du texte sous toutes ses formes : la typographie.
La typographie constitue le train roulant du texte. Sans elle, l’œuvre devient illisible sous sa forme imprimée et nous oblige à revenir au temps des scribes et des copistes qui uniformisaient l’écriture manuscrite afin de la diffuser plus largement. La typographie est le lien démocratique entre tous les textes, entre tous les lecteurs, entre tous les auteurs. Les caractères sont par extension les vecteurs de la plus large diffusion et les garants d’un déchiffrage égal par tous pour peu que l’on sache lire.
Force est de constater que les efforts prodigieux produits durant des siècles par les fondeurs de polices, les dessinateurs et les graveurs de caractères et les éditeurs amoureux des belles lettres au propre comme au figuré sont pour l’instant mis en suspens par la pauvreté, pour ne pas dire la misère, de l’usage de la typographie sur le Web et plus particulièrement sur les dispositifs de lecture numérique. C’est moche, mal foutu, peu ou pas adapté, fruste, quand ce n’est pas particulièrement illisible. Les textes numériques qu’ils soient libres ou en téléchargement payant n’échappent pas à cette consternante condition et ne présentent que rarement des textes embellis.
Le monde de l’informatique manque singulièrement de culture graphique, et la faiblesse du sens typographique n’en est qu’une facette. Le problème est que cette dernière pèse largement sur le degré de perception du texte. Son mauvais traitement menace doublement la culture littéraire et la diffusion du savoir. Elle oblige à redoubler d’efforts de perception et de déchiffrage et elle contribue à une baisse du niveau de la lecture perçue comme de plus en plus rebutante.
Ce qui est le plus frappant, c’est l’absence d’intention dans le domaine des premiers concernés : les marchands de livres. Je ne parle pas des libraires qui continuent de préférer des livres beaux à des textes moches. Je parle des maisons d’éditions, des conglomérats qui ne prêtent pas plus d’attention à la typographie de leurs textes qu’ils ne prêtent d’attention à l’ampleur de la révolution numérique (à quelques exceptions prêt). Pour beaucoup de groupes d’édition, ce qui compte c’est le titre et bien entendu le nom de l’auteur. Puis une bonne couverture et un 4e plus ou moins soigné feront l’affaire. L’emballage prime sur le contenu, comme souvent, et il est toujours étonnant de voir combien les marchands de livres ne dérogent pas aux règles ineptes et déloyales de la grande distribution.
Enfin ce qui peut donner à réfléchir est moins l’absence d’attention à l’esthétique (et donc au confort) de la lecture que le mépris des règles strictes et efficaces du code typographique. Véritable signalisation de la navigation littéraire, le code typographique n’est pas seulement une convention de la langue française imprimée. Il est également le fruit de l’expérience, des contraintes de plusieurs métiers et d’habitudes prises au fil des siècles. Le code et sa typographie sont ainsi des biens d’héritage, un patrimoine, qu’il conviendrait de préserver.
Mais ce sont là des considérations superflues dans un univers commercial et compétitif qui voit déjà ses marges grignotées par les « parasites » numériques, rognées par l’avarice des banquiers de la littérature et devenue peau de chagrin au moment des bilans et des comptes de résultats envoyés aux auteur(e)s. Dans un tel marasme, la typographie est une affaire secondaire, sauf bien sûr pour les éditeurs indépendants, les petites maisons et quelques autres qui aiment encore les rondeurs, les pleins et les déliés, les boucles et les pointes, sacrifiant une partie de leurs gains à l’embellissement du texte : volonté inutile et donc nécessaire…
Tt a fAi daccord …!
D’où l’urgence pour les éditeurs et leur savoir faire incontestable de s’approprier le livre numérique (on parle bien entendu de typographie, pas de commerce…).
“Ce qui est le plus frappant, c’est l’absence d’intention dans le domaine des premiers concernés”.
Qu’ils comprennent le principe “Dégradation élégante & Amélioration progressive, ç’est un pré-requis à ce que les concepteur/designeur de site leur proposent les moyens de diversifier les polices de caractères.
Les technos existent pourtant …
« [...] l’absence d’attention à l’esthétique (et donc au confort) [...] »
Lier esthétique et confort (donc, on suppose lisibilité ?) est une lourde erreur. Les polices les plus lisibles sont rarement les plus « esthétiques ». Le News Gothic est moche, mais c’est une des polices les plus lisibles (la hauteur d’x (et non d’œil, comme il est trop souvent dit par erreur) est importante par rapport aux ascendantes et descendantes) ; le Didot, ou son cousin de Bodoni est superbe, mais avez-vous déjà tenté de lire un texte au long dans ces polices ?
De plus, l’esthétique est une notion hautement subjective et objet de modes. La lisibilité, elle, est affaire de rationalité.
Bravo pour cette parole rare au temps de l’uniformisation généralisée ! Comme vous dîtes, la typo, un patrimoine irremplaçable qu’il conviendrait de préserver.
Comme vous le précisez, l’esthétique est une notion hautement subjective. La lisibilité n’est rien d’autre que la convention qui en découle. Ce qui nous apparaît lisible aujourd’hui ne le sera certainement pas demain. D’autant que les temps de lecture changent, les habitudes aussi, et donc l’esthétique attendue ou désirée. Enfin, les suppositions ne sont pas des faits : le confort n’est pas exclusivement affaire de lisibilité pas plus que la lisibilité n’englobe à elle seule le confort (de lecture, bien sûr)…
« La lisibilité n’est rien d’autre que la convention qui en découle. »
Non point.
La lisibilité n’est en rien une « convention ». Elle est mesurable dans un ensemble de paramètres précis. Hauteur d’x, ascendante, descendante n’en sont qu’un petit bout. Reste de quoi remplir quelques volumes, le tout se ramenant in fine au « bon » contraste et a des variations maîtrisées dudit, afin de conduire le regard sans effort ni question parasitante, non en but de manipulation, mais dans le but de faciliter l’accès au sens.
« Ce qui nous apparaît lisible aujourd’hui ne le sera certainement pas demain »
Il y a, certes, une évolution, mais si lente. Si vous partez des origines à nos jours, l’évolution va clairement dans le sens d’une amélioration par la simplification (& simplicité n’est pas facilité. Au contraire), à part peut-être de rares exemples, telle l’écriture Caroline, antérieure à celles de la famille des « gothiques » bien que tellement plus simple.
Nous trouvons toujours claires et harmonieuses des compositions qui existaient bien avant l’impression (1/3, 2/3, canon d’or, tracés régulateurs qui en découlent, etc. (mais aussi, depuis répartition des blancs dans les canons de la nouvelle typo (Bauhaus, Suisse !)). Il n’y a pas là qu’une question d’habitude, mais aussi le fait que cela nous « répond » favorablement. Notre perception est assez bien « calée » là-dessus et remonte à loin. Peut-être à la partie la plus « primitive » de notre cerveau (l’abeille dite charpentière, cherchant des trous dans les maçonneries et la végétation, lit en réalité le contraste).
Sur le « patrimoine irremplaçable qu’il conviendrait de préserver », hélas, nous savons aujourd’hui précisément où en sont nos Chefs Bien Aimés, amis bien connus des Muses et des Arts : on bazarde, et voilà tout. Il n’y a qu’à voir l’équarrissage de l’Imprimerie Nationale.
http://www.garamonpatrimoine.org/index.html
http://www.rfi.fr/actufr/articles/054/article_28490.asp
http://www.planete-typographie.com/infos/typo/in-garamonpatrimoine.html
(infos guère fraîches, désolé. Je ne retrouve pas mes autres signets…)
Ou, plus récemment (ça s’accélère, c’est très clair) la disparition pure et simple de la Direction du livre et de la lecture :
http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1949#nb1
Quand ils entendent le mot « culture », que sortent-ils ?
4e paragraphe : “Force est de constater que les efforts prodigieux […]. C’est moche, mal foutu, peu ou pas adapté, frustre, quand ce n’est pas particulièrement illisible.”
Pitié ! FRUSTE, pas “frustre” !
6e paragraphe : “(à quelques exceptions prêt)”. À quelques exceptions PRÈS, bien sûr ! Plus loin : “Puis une bonne couverture et un 4e plus ou moins soigné”. UNE 4e […] soignéE, (sous-entendu : 4e DE COUVERTURE).
7e paragraphe : “[…] d’habitudes prisent au fil des siècles”. Justes cieux ! PRISES au fil des siècles !
(Décidément, il est des sujets qui exigeraient l’irréprochabilité de celui qui les traite…)
Je suis d’accord avec l’auteur : la typographie est essentielle au texte, sur papier, ou numérique. (Du reste, vous qui nous parlez de typographie, comment se fait-il qu’il que les commentateurs ne disposent pas de possibilités d’écriture telles que le graissage de la police, l’italique, etc. ?) Mais avant la typographie, encore faudrait-il que syntaxe et orthographe ne soient pas massacrées !
Bonjour, “frustre” n’existe pas, vous voulez sans doute dire “fruste” ? Attention, quand on donne des leçons…
C’est clair que sans lignes justifiées, sans césure… c’est beaucoup moins bien ! D’ailleurs, est-ce qu’on peut encore appeler ça un livre ?
Merci pour la typo. Le nez dedans on ne voit plus rien. Pour la leçon, je vous suggère le commentaire de Alexandria…
Même s’il ne s’agit pas de livre, Rue89 a mis au point un filtre typographique dans le but de se rapprocher le plus possible du code typographique, notamment dans la gestion des guillemets. Ce filtre va bientôt être diffusé et pourra être utilisé par tous les sites qui emploient le même “moteur” que nous, le logiciel libre Drupal.
Mais pourquoi, quand on parle de typographie, la première chose qu’on entend c’est « polices de caractères » ? Le plus important c’est, avant tout, le respect des règles de typographie ! Des choses comme : faire les abréviations correctement, employer la capitale comme il le faut, utiliser l’accent (y compris sur les majuscules), disposer correctement les espaces avant ou après les signes de ponctuation. Et, si on veut bien faire, justifier les lignes, couper les mots (« césure »). Et, si on veut vraiment très bien faire, avoir des justifications ni trop petites ni trop grandes, avoir un interlignage adapté aussi…
Avant de vouloir faire des fantaisies, il ne faut pas oublier les règles !
Il y a des personnes qui s’en soucient, pourtant. Et qui ont aussi (en association avec un soucis d’ergonomie) développé une disposition de clavier ergonomique qui permet de rendre la typographie plus accessible au numérique (les insécables sont accessibles, toutes les majuscules, les Œ et Æ, etc.)
Cette disposition de clavier s’appelle le bépo : http://bepo.fr