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Le livre numérique, ça n’existe pas

Depuis plus de deux ans, le livre numérique est devenu un enjeu commercial majeur alors même qu’il ne représente qu’une fraction infime de la vente de livres dans le monde. A la faveur d’une confrontation économique entre géants américains, le livre numérique est sortit de sa jungle de formats et de standards divers pour devenir la nouvelle chimère du monde de la communication. Alors que peu de gens peuvent réellement dire ou plutôt définir les contours de ce que pourrait être le livre numérique dans les années qui viennent, l’objet conceptuel (ou le mot valise) enfle et prend une taille démesurée sans aucune sorte de réalité et encore moins de tangibilité. Car on est bien en peine de produire à ce jour un livre numérique qui ne soit ni un fichier PDF consultable en ligne, ni un flipbook numérique amélioré, pâle copie du papier et n’offrant rigoureusement aucun des avantages promis tant par les fabricants de logiciels que par les vendeurs de cartons. Bref, on se demande si le livre numérique existe vraiment ou s’il n’est que l’un des énièmes mirages produits par les petits génies du marketing numérique.

Il y a ça et là des expériences d’édition et d’éditeurs. François Bon en mène une avec un certain courage et une vision originale de l’avenir qu’il affine à mesure que son projet se précise. Il n’est certainement pas seul. D’autres, auteurs, éditeurs, bibliothécaires, amoureux de la langue et du livre, font de leurs tentatives des expériences publiques et instructives. En les rendant publiques, ils et elles contribuent à l’évolution du livre, de l’édition, de la propriété intellectuelle et parfois même de l’art. Force est de constater cependant qu’il s’agit essentiellement d’une importante expérimentation. Et force est de constater qu’en dépit de dispositifs de veille divers et inégaux, les éditeurs (français notamment mais les étrangers ne font guère mieux) ne tirent pas ou seulement peu de leçons de ces expérimentations. Ils n’ont dans ce domaine pas l’exclusivité. La musique et la vidéo les avaient devancés. Et les errements désastreux de l’industrie musicale et cinématographique continuent de produire impasses et mauvaises idées. Récemment encore, on pouvait voir comment Numilog envisageait le livre numérique comme un objet captif et fermé dans un film didactique digne d’une information médicale sur la récente vraie fausse épidémie de grippe porcine.

C’est dans un contexte de fermeture, de flicage généralisé (ACTA) et de répression (HADOPI) aussi absurde qu’inutile (l’essentiel du piratage s’opérant hors réseau par l’échange direct de fichiers) que se déroule l’émergence d’une nouvelle forme littéraire. Elle entraine une révolution dans l’exercice et les usages des métiers d’éditeur, de libraire et de bibliothécaire. Les marchands sont relativement exempts de cette révolution ne faisant que changer d’espace de travail… Or le livre, par définition, est une libération : celle de la mémoire, celle du savoir, celle du discours… Les marchands s’étaient jusqu’ici efforcés de faire main basse sur la transaction entre l’auteur et le lecteur. Avec l’économie numérique, ils ont l’opportunité inespérée de s’accaparer la source et de l’enchaîner au cruel et absurde dispositif de propriété intellectuelle. Ils combattent ainsi toute tentative d’évasion ou d’émancipation d’un système qui relègue au féodalisme et aux privilèges régaliens du XVIIIe siècle. Face à cette montée en puissance générale et globale d’une nouvelle forme de totalitarisme, l’auteur numérique n’a qu’une seule arme, faible mais durable, la gratuité…


Le mirage du livre numérique

Le livre numérique n’existe pas. Il lui faudra encore pas mal d’années avant de s’instituer comme nouveau vecteur de communication littéraire. Il lui faut intégrer une radicale hybridation de contenus (audio, vidéo, animation, liens, interactivité), les fruits des technologies crossmedia et des disciplines qui s’imposent comme nouvelles formes d’écritures : le transmedia story telling, le crowd-sourcing, la production collaborative de contenus…

Et parce que le livre numérique n’existe pas, il ne saurait être question d’édition numérique. Tout au plus, les marchands tentent-ils de simplement dématérialiser les livres dont ils possèdent les droits d’exploitation papier. Les livres restent des objets marchands comme des chaussures ou des patates. Ils répondent ainsi aux normes marchandes de calibre, de poids, de dimension, de conditionnement, d’insurpassables paramètres propres aux chaînes de fabrication et de distribution…

Les pionniers restent pour l’instant des marginaux : sympathiques, courageux, visionnaires, mais à la périphérie de l’industrie. Qu’ils soient éditeurs, auteurs, libraires ou bibliothécaires, ou mêmes technophiles amoureux des livres, ils ne pèsent pas face à la prolifération des kindle, des nook, des Google books, des API diverses et variées. Car l’ennemi est moins le groupe d’édition corporatocratique et hégémonique que la pandémie d’applications livresques affligeantes et de fichiers indigents.


Alors quel avenir pour le livre numérique en l’état ?

Dans le contexte actuel, c’est la fonction pamphlétaire qui a les meilleures chances de l’emporter au côté de la divulgation à caractère scientifique. Dans ce cadre étroit, l’indigence des fichiers dépasse largement les attentes des lecteurs, surtout lorsqu’il s’agit de lectures politiques, sociales ou savantes… Quelques segments confidentiels comme la poésie, le théâtre, la littérature alternative et/ou expérimentale bénéficient également de la simple digitalisation du papier pour l’opportunité de diffusion qu’elle autorise enfin.

Pour le reste qu’il s’agisse de la littérature pratique, du roman ou des ouvrages pour la jeunesse, pour ne citer qu’eux, la simple numérisation ne suffit en rien à en faire des livres numériques. La digitalisation n’intervient que pour nourrir des supports à la limite du gadget technophile et qui n’ont toujours pas démontré leur supériorité sur le livre conventionnel sinon en réduisant à peine les coûts de fabrication et mécaniquement le prix de l’œuvre ( et par là même les droits d’auteurs). Tentative stérile en France où la loi Lang verrouille le prix du livre et où la TVA ne reconnait pas (encore) la qualité de livre à un fichier PDF.

D’un autre côté, les initiatives d’éditeurs pour constituer des bibliothèques de meta-données me semblent aussi vaines qu’inutiles, de vagues tentatives pour endiguer le ras de marée d’informations produit par le web et surtout une volonté absurde de concurrencer à la fois les bibliothèques dans leurs missions de conservation, les annuaires et moteurs de recherche dans leurs métiers historiques de sociétés de service sur le web et les éventuels nouveaux entrants dans le domaine naissant de l’édition numérique à proprement parlé. Ces derniers se voient ainsi imposer par les géants de la propriété intellectuelle des formats pauvres, verrouillés par des DRM ineptes et sans aucune valeur en terme d’interactivité. Bref, non contents d’asservir les libraires dans des réseaux gourmands et chronophages, les grands groupes d’édition espèrent capter la manne hypothétique du numérique en engluant les nouveaux entrants dans des schémas vétustes et inadaptés, tout en cadenassant une fois pour toutes le contrôle de la ressource, le manuscrit, auprès des médiateurs que sont les bibliothèques et les services de recherche… Pour la plupart gratuits.


Plus de normes professionnelles fondées sur l’existant

Les spécialistes français s’accordent pourtant sur le fait que la première étape passe par l’adoption de normes articulées non sur les DRM mais plutôt sur les standards de numérisation, de référencement et d’indexation. Ils s’accordent également sur la nécessité de fonder ses standards sur des normes existantes et éprouvées. Cela renforcerait le rôle des institutions et des acteurs spécialisés dans la conservation et l’organisation du savoir et des ouvrages. Enfin tous ceux et celles qui se préoccupent de l’avenir du libre en France répètent qu’il s’agit de changer les usages et non d’ajouter une ligne de plus à un contrat et un article supplémentaire à un catalogue. Nombre de ces spécialistes et experts évoluent au sein de grands groupes d’édition de stature internationale et sont confrontés à des résistances multiples non seulement de la part des directions (qui se demandent encore de quoi retourne cette soi-disante révolution numérique) mais aussi de tous les échelons de la chaîne de fabrication du livre ou de la gestion de droits. Personne n’en veut de ce livre numérique dont nul ne voit ni les formes, ni même les contours, et dont la nature fantasmatique élude les sens et la compréhension.

Alors que faire dans un contexte aussi empêtré et mâtiné de crise économique et culturelle ? Que dire à des auteurs tentés par l’aventure de l’auto-édition ? Comment rassurer des libraires qui voient les ventes en ligne grignoter la maigre marge que leur laissent les diffuseurs ? Comment faire évoluer les métiers du livre et de l’édition ? Autant de questions que se posent une poignée de pionniers et de défricheurs mais qui semblent passer à la trappe dans les programmes de formation ou dans les préoccupations des instances institutionnelles et privées concernées par ce changement de paradigme. Des rencontres il en faudra et bien plus nombreuses que les rares rendez-vous actuels. De la circulation de l’information bien au delà des clivages politiques, des concurrences commerciales et des corporatismes si propres à notre pays. Et il nous faudra des outils spécifiques capables de mettre en relation les composantes du monde du livre permettant une plus grande transparence des échanges de savoir-faire et surtout une participation réelle du premier chef de l’ensemble de la chaîne du livre, le lecteur.


Le pivot reste le lecteur

C’est finalement lui le maillon déterminant de toute cette aventure. En faire un éditeur est hasardeux et fallacieux. L’impliquer en amont me semble une meilleure idée dans ce qu’il et elle sait faire de mieux : lire. Et nous revenons là à ce qui a déjà été fait mais sans succès. Il s’agit donc de repenser les expériences précédentes et de les transformer enfin en véritables projets industriels.

Le défi pour le monde de l’édition est la convergence de toutes les étapes chronologiques de la fabrication du livre. C’est la fin de la chaîne de montage, de la pointeuse et des processus industriels de Ford et de Taylor. N’en déplaise à mes détracteurs, on continue de faire des livres comme on fabrique des voitures. Et la révolution numérique brise définitivement cette séquence pour non seulement dynamiter l’intermédiation honteuse qui canibalise les artisans du livre, mais pour exploser la chronologie de la production et de l’exploitation. Les industries de la musique et du cinéma sont passés à coté du problème et continuent de s’en mordre les doigts, tout en usant de procédés totalitaires pour incarcérer la propriété intellectuelle et leurs auteurs.

L’industrie du livre fait face à la problématique des industries du disque et du film. Et elle répète les mêmes erreurs, aussi incroyable que cela puisse paraître. Ou bien s’agit-il des mêmes apparatchiks formés dans les mêmes écoles et nourris des mêmes théories économiques néo-libérales produites par les artisans des crises financières successives de ces cinq dernières années. Coluche en son temps nous mettait en garde contre les technocrates. Apparemment, dans le monde du livre, il n’a pas été assez écouté…


[Images : Scot Campbell a.k.a. Wagsome CC-Flickr / austinevan CC-Flickr / specialKRB CC-Flickr]


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L’infographiste se dissout dans le web

Pour une majorité de gens, l’irruption du web dans la vie courante reste circonscrite à des usages relativement mineurs qui s’ajoutent aux médias existants. Mais pour certaines populations professionnelles, l’émergence de la société numérique sonne la fin d’une époque. Cette société numérique, dont les contours restent flous, secoue le monde des médias traditionnels de convulsions diverses. Une grande part des secousses touche, voire révolutionne, les statuts des uns comme des autres, qui journaliste, qui technicien, qui opérateur, qui entrepreneur…

Les définitions de qui est qui et de qui fait quoi sont fortement remises en question. L’infographiste, sorte de cheville ouvrière et souvent discrète, du monde des images et de l’information souffre au premier plan de cette redistribution des rôles, de la métamorphose des attributions et plus généralement de la disparition pure et simple de sa fonction.

L’infographiste est-il encore d’actualité dans l’univers de la communication numérique et plus particulièrement dans les dispositifs de mise en image et de matérialisation des supports de communication et d’information ?

La question mérité d’être posée à l’heure où les logiciels de composition et de traitement de l’image se dématérialisent radicalement et où la période créative et féconde des débuts de l’infographie fait place à une nouvelle ère de gestion de documents et d’utilisation de gabarits pré-fabriqués. La société de la créativité cède le pas à la société de l’usage.

Là où les logiciels et les fonctions professionnelles invitaient à la création des images, du texte ou des compositions typographiques, on voit fleurir des banques de données, ou plutôt des bases de contenus, riches en volume comme en qualité, proposant pléthore d’éléments disponibles pour toutes les sortes d’usages.

Il y a quelques années encore, l’infographiste jouait un rôle central, sans pour autant obtenir la reconnaissance ou le salaire correspondant à cette fonction. Bien souvent et à son insu, il ou elle était la pièce maîtresse d’un dispositif de production visuelle reposant essentiellement sur ses capacités créatives. Les plus doués prenaient souvent le large, optant pour l’indépendance professionnelle.

L’infographie, discipline hybride, bricolée, à mi-chemin entre la typographie, la composition et le dessin de rough, symbolisait la victoire du numérique sur les techniques traditionnelles de production de documents. Capable de manipuler des logiciels de traitement de l’image et de la composition graphique, l’infographiste s’imposait comme l’articulation incontournable de la mythique chaîne graphique.

L’émergence de plate-formes éditoriales collaboratives

La sophistication des outils de recherche, puis la production absolument prodigieuse de toutes sortes de documents de référence, ont littéralement dissout l’infographiste dans l’océan numérique du web 2.0. L’explosion du savoir, de la mémoire collective et de la culture ont tué l’intermédiation nécessaire de l’infographiste. Plus besoin de lui pour fabriquer un document de communication. Plus besoin de lui pour composer ou articuler un message. Plus besoin de lui pour entretenir une relation professionnelle avec des prestataires d’impression ou de diffusion numérique.

En seulement quelques années, la fonction d’infographiste déjà mise à mal par tous ceux qui vivaient sur son dos s’est réduite à peau de chagrin. Il n’a concrètement plus rien à offrir qui ne peut être produit par des gabarits, des masques graphiques, des « templates », des « skins »… des modèles de documents créés à moindre frais et à l’attention du plus grand nombre par des infographistes à usage unique, virtuellement jetables.

Dans ces conditions, l’infographiste est-il encore un poste nécessaire dans un dispositif de production de contenu ?

La réponse immédiate est non.

A l’instar de nombreux autres postes des chaînes graphiques ou des chaînes audiovisuelles, la fonction d’infographiste n’était une étape dans la constitution d’outils souples, accessibles, disponibles à tout moment, ne nécessitant que peu de compétence technique. Il était simplement plus pratique de confier, pour un temps, à un élément autonome la création et l’exécution graphique des documents de communication. Ce temps est révolu.

Au travers d’un jeu d’applications et de plate-formes éditoriales collaboratives, les communicants ont maintenant accès à une panoplie d’outils performants, calibrés, prêt à l’emploi, pratiques. Ces outils proposent des modèles de documents et des gabarits correspondants aux attentes, souvent pauvres et sans ambitions esthétiques, qui caractérisent les demandes du plus grand nombre.

Tous infographistes !

Désormais, il n’est plus besoin d’être infographiste pour composer des documents propres, simples ou élaborés, conventionnels ou extravagants. Une foule d’outils et de modèles donne l’illusion de la maîtrise du texte, des images et de leur agencement. S’il est vrai que l’on puisse faire l’économie de l’infographiste, peut-on pour autant faire l’économie de l’infographie ?

Cette fois la réponse est non.

La disparition de l’infographiste ne signifie pas l’extinction de la discipline. Cette dernière subit une profonde mutation pour glisser davantage du coté du code informatique. Cependant elle continue de s’articuler sur de solides bases de dessin, de règles typographiques, de principes de complémentarité de couleurs et d’organisation des informations et des signes dans l’espace. L’infographiste saute, mais pas la lecture, un exercice millénaire en extension constante qui profite de l’avènement de la société numérique.

La conséquence de cette extinction relativement rapide est la baisse générale de la qualité de la communication aussi bien textuelle que graphique. La plupart des utilisateurs de ces nouvelles plate-formes éditoriales ne sont pas ou très peu formés aux règles élémentaires de la typographie, de la composition, de la sélection d’images ou de leur traitement. Les besoins de formation dans le domaine vont aller croissants dans des proportions encore jamais égalées.

Dans un registre analogue, l’émergence des plate-formes d’édition et des outils dématérialisés est semblable à l’introduction massive de la machine à écrire dans les services administratifs et dans les entreprises au siècle dernier. Mais cette fois les besoins ne sont plus seulement techniques, elles sont également culturelles. Il s’agira donc d’intégrer aussi bien les paramètres techniques (contraintes, règles, usages), mais aussi les pratiques tant professionnelles que sociales. Cet apport pédagogique ne peut provenir que des professionnels des secteurs concernés et non de professionnels de la formation.

Une révolution radicale mais discrète

Ce billet survole une révolution en cours. Les infographistes vont disparaître sans aucun doute possible dans les prochaines années. Ils sont déjà supplantés par des spécialistes de l’informatique des réseaux et de la diffusion en ligne peu ou pas formés à l’univers esthétique et codifié d’infographie. C’est sur cette dernière et son évolution vers une discipline composite et plus structurée que dépend la qualité des documents de communication des prochaines décennies.

Les infographistes étaient peu nombreux comparés à la horde d’utilisateurs qui attendaient de pouvoir fabriquer par eux-mêmes les documents dont ils ont besoin. Les prochaines étapes de cette révolution reposent également sur la volonté et surtout la perspicacité des entreprises à changer leurs pratiques et à percevoir les besoins en formation de leurs collaborateurs.

Faute de dynamique vertueuse de la part des entreprises, concernées au premier plan par la disparition de l’infographiste, ce sont les géants de l’informatique et spécialisés en infographie qui détermineront la nature, la forme et le type de communication. Ce ne seront pas leurs outils, dont j’ai déjà parlé ici, qui forgeront la communication de demain mais bien les modèles, les « templates », qu’ils mettront à la disposition des utilisateurs.

L’exemple le plus frappant de cette stratégie payante est l’outil de présentation de Microsoft, Power Point. Combien de présentations laides, insipides et mortellement ennuyeuses ont-elles été créées au travers des modèles indigents proposés par cette application ? Des millions tous les ans ! Cette profusion lamentable est une forge de mauvais goût et de destruction du plus élémentaire sens esthétique. C’est contre cela que devront lutter les entreprises, les studios d’arts graphiques et les écoles et organismes de formation en communication et en nouveaux médias.

En dématérialisant les outils et les relations, le web a dissout l’infographiste. C’est certain. Mais la question qui se pose maintenant est de savoir s’il va dissoudre également l’infographie…

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Les logiciels d’arts graphiques serviront-ils encore à quelque chose ?

A l’heure de la dématérialisation des outils informatiques on peut se demander si les logiciels de maquette, de retouche d’images ou de dessin ne seront pas bientôt les prochains sur la liste des outils disponibles à tous, de manière gratuite ou très peu onéreuse.

Look into my eye

Look into my eye

Le Web 2.0 s’installe chez le particulier en passant par la porte de l’ADSL, aussi bien qu’en pénétrant par la fenêtre de l’internet mobile et bientôt en descendant par la cheminée avec les tablettes tactiles multimédia. Quel que soit l’écran sur lequel il pose son regard, l’utilisateur est sans cesse sollicité, souvent sans en prendre conscience. Il devient un acteur déterminant d’une économie en plein essor. Désormais, l’utilisateur n’est pas seulement inondé de messages écrits ou sonores, les images fixes ou animées envahissent les tuyaux de communication et fleurissent sur les écrans plats, les smartphones, les espaces publics. Tant les fournisseurs d’accès que les éditeurs de contenus rivalisent d’ingéniosité pour toucher le public, pour capter l’attention de l’utilisateur, pour influer sur les décisions d’achat, pour orienter les désirs et les envies, pour étendre le champs d’action du marketing.

Dans ce monde en mutation parfois douloureuse, parfois indolore, les utilisateurs ignorent le labeur invisible des centaines de milliers de graphistes dans le monde qui fabriquent les images et mettent en forme les textes constituant les munitions de bombardement des entreprises et de leurs marques. Ces graphistes sont formés par bataillons par des institutions publiques sous-équipées et souvent incapables d’anticiper la vitesse rapide de transformation des métiers des médias. Ils sont également formés par des institutions privées, organismes de formation qui se font le relai inévitable entre les futurs graphistes et les logiciels professionnels de production graphique. C’est souvent là que les futurs graphistes vont recevoir un enseignement spécialisé dans leur domaine d’étude et surtout adapté aux attentes des entreprises.

En théorie, le schéma fonctionne bien. Les éditeurs de logiciels produisent des logiciels spécialisés dans la production d’images. Les organismes de formation dispensent une formation professionnelle sur ces mêmes logiciels, doublée d’une formation théorique et pratique dans les domaines des arts graphiques. Les entreprises bénéficient ainsi du dispositif socio-professionnel qu’elles financent, entre autres, avec les prélèvements obligatoires dévolus à la formation continue. Au bout, les futurs graphistes sortent du circuit munis d’un bagage riche, efficace et complètement adapté à la réalité du marché… Hélas l’énoncé de la dernière phrase sonne déjà comme un slogan publicitaire. Et il suffit de s’intéresser de près au sujet pour se rendre compte du décalage qui se creuse tous les jours entre les réalités du monde des médias et le dispositif censé l’alimenter en main d’œuvre aussi compétente que performante.

Ce décalage entre la réalité de la presse, de l’édition, mais aussi de la télévision et de la radio, et l’univers théorique dans lequel évoluent la plupart des organismes de formations et des institution académiques est devenu vertigineux. Cette fracture, loin de se réduire, est amplifiée par la multiplication des discours politiques rassurants qui manquent dans l’écrasante majorité des cas de se transformer en actions concrètes. La situation devient alors préoccupante lorsque l’on prend conscience de l’inadéquation des outils enseignés, et donc des logiciels vendus, par rapport aux besoins très réels et urgents du terrain, tant au niveau des annonceurs que des utilisateurs.

Le monde de la communication subit un puissant effet de réorganisation d’un type nouveau, articulé sur les liens, l’identification autonome des objets et le maillage des données à niveaux multiples et transversaux. Les outils se dématérialisent, comme les données, s’inscrivant dans une sous-couche invisible qui recouvre toutes les composantes de la société planétaire en formation. Pourtant, dans le domaine de la production de textes et d’images, on continue de produire des logiciels en boite, en conserve, qui se veulent comme d’indispensables panoplies de fabrication, indépendantes du réseau, à l’écart du maillage mondial. Alors que le monde de la communication s’installe dans un univers intégré, enjeu de toutes les convoitises et de tous les pouvoirs, les éditeurs de logiciels d’arts graphiques restent prisonniers de schémas industriels de l’après-guerre, pour ne pas dire du siècle dernier, qu’ils verrouillent tant par la propriété physique des moyens de production que par la propriété intellectuelle du code.

Cette nouvelle donne contrariée par des réflexes d’un capitalisme révolu, celui du contrôle des moyens de production, trouve une illustration parfaite dans l’absurdité qui touche les logiciels d’arts graphiques développés par une poignée d’entreprises au niveau mondial et utilisés par des légions de graphistes. Licences exclusives, DRM, verrouillages industriels, limitations de la transopérabilité, incompatibilités de formats, le monde des arts graphiques, pourtant au cœur de la révolution numérique des médias est la proie de toutes les formes de contrôle informatique comme juridique. Qui a déjà installé une suite logicielle de mise en page et de retouche d’images expérimente dans toute sa mesure et sa complexité les méfaits et l’hypocrisie des restrictions informatiques, exclusivement destinées à protéger un modèle de pensée complètement dépassé. Sans compter que la plupart des logiciels d’arts graphiques ont bâtis leurs notoriétés sur un savant mélange de lobbying, de totalitarisme industriel et de conditions draconiennes qu’aucune entreprise n’a jamais complètement acceptées. La cerise sur le gâteau est la stratégie proprement perverse qui a consisté à propager les logiciels d’arts graphiques gratuitement de manière plus ou moins licite auprès des utilisateurs finaux (les graphistes) afin de susciter l’usage.

Les prétentieuses suites logicielles de conception et de production d’images, de textes, d’ouvrages de presse et d’édition, mais aussi la plupart des outils de production audiovisuelle, textuelle et graphique se sont construites sur la culture du partage du monde de l’informatique avant de serrer la vis un grand coup et de s’assurer un monopole de fait sur l’ensemble de la création artistique et graphique de la planète, ni plus ni moins. Cette opération de longue haleine n’a pas été sans heurts, sans guerre des standards, sans rachats stratégiques, mises à mort industrielles, destructions pures et simples de talents, de ressources, de savoir-faire, de métiers…

Mais alors que seuls quelques acteurs émergent en géants incontestés, des décombres de ces multiples conflits, une évolution rapide et mal anticipée menace les vainqueurs d’extinction par simple fait d’obsolescence. Le Web 2.0 ne permet pas seulement la communication à double sens entre utilisateurs et producteurs de contenus et de services. Il met à la disposition de l’ensemble des utilisateurs d’un volant de services et d’outils gratuits permettant de réaliser la quasi-totalité des opérations de publication et d’édition de documents audiovisuels, textuels, sonores. L’expertise technique de détail est largement supplantée par des systèmes intégrés presse-bouton, accessibles à des non-techniciens, d’une aisance relative dans le déploiement et l’utilisation. Autrefois développé par les communautés du logiciel libre, ce mouvement de démocratisation des outils informatiques grand public est repris par les plus gros opérateurs de l’économie numérique : Amazon, Google, Apple, Microsoft, Yahoo!, etc. prenant une dimension sans précédent dans l’histoire de la communication entre les individus et les groupes.

Dans un tel contexte, se pose la question de l’utilité des logiciels de composition, de retouche ou de dessin commercialisés par des firmes qui ont fait leur fortune en régnant sans partage sur les standards techniques et industriels de toutes les professions de la publication numérique. Nul doute que les logiciels sur le marché soient des outils puissants, souvent efficaces dès lors qu’ils sont manipulés par des spécialistes, et que leur usage massif a également contribué à l’expansion de la communication numérique et des progrès de l’industrie des arts graphiques. Mais à l’heure de la dématérialisation des moyens informatiques, quel besoin pouvons-nous avoir d’acheter à prix d’or un carton vide ne contenant qu’un simple numéro de série ?

Aucun.

Un rapide tour sur les salons professionnels des arts graphiques en France ou à l’étranger confirme la tendance forte à la mise en ligne de système d’édition experts, orientés vers les utilisateurs courants des supports de communication. Quelle place reste-t-il alors aux logiciels payants et sévèrement contrôlés ? Pourquoi dépenser trois à quatre mille euros de licence par poste et par an pour équiper un studio alors qu’il est désormais possible de mettre en page en ligne selon des gabarits complets, simples, flexibles et complètement intégrés dans une démarche de référencement et de mise ne base de données ? Pourquoi enfin, s’en remettre à des systèmes propriétaires payants appartenant aux mêmes éditeurs alors que des outils gratuit ou très peu onéreux permettent de conserver une véritable indépendance technologique ?

L’impact incroyable des usages inventés par Apple, Google et d’autres menace d’exploser littéralement à la face des éditeurs de logiciels d’arts graphiques. Les outils gratuits et performants se développent. Les services sur abonnement à des tarifs imbattables pourront facilement l’emporter sur la seule notoriété et des prix de logiciels de plus en plus difficiles à justifier. La pauvreté de l’innovation de la part des développeurs de marques jusque ici incontournables ne fait qu’accentuer le clivage entre le monde des utilisateurs de services et celui des forçats de la maquette et de la retouche photographique. Ce phénomène d’érosion rapide vient à poser la question bien réelle : les logiciels d’arts graphiques servent-ils encore à quelque chose ?

[Crédit photo : Look into my eye / Flickr - CC]

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La typographie, grande oubliée du (livre) numérique

2009, l’année noire pour l’édition, a vu se dessiner un paysage numérique nouveau à défaut d’être innovant. Si les éditeurs indépendants, les libraires les plus dynamiques et certains professionnels à l’avant garde du livre ont su tirer parti de cette métamorphose, les conglomérats du livre, souvent impliqués dans la presse et surtout dans la distribution ont souffert dans leur image de leur incapacité à proposer de nouvelles pistes pour l’avenir du livre.

Alors que les appareils et les dispositifs de lecture électronique se sont multipliés, offrant la multiplicité et la diversité, en dépit d’un prix relativement élevé, les éditeurs se sont montrés assez peu inventifs dans la numérisation de leurs ouvrages. Ce réel blocage ne provient pas seulement du manque d’imagination de l’édition. Il est également dû à la pauvreté des interfaces des lecteurs numériques et à leur ignorance d’une composante essentielle du texte sous toutes ses formes : la typographie.

La typographie constitue le train roulant du texte.
Sans elle, l’œuvre devient illisible sous sa forme imprimée et nous oblige à revenir au temps des scribes et des copistes qui uniformisaient l’écriture manuscrite afin de la diffuser plus largement. La typographie est le lien démocratique entre tous les textes, entre tous les lecteurs, entre tous les auteurs. Les caractères sont par extension les vecteurs de la plus large diffusion et les garants d’un déchiffrage égal par tous pour peu que l’on sache lire.

Force est de constater que les efforts prodigieux produits durant des siècles par les fondeurs de polices, les dessinateurs et les graveurs de caractères et les éditeurs amoureux des belles lettres au propre comme au figuré sont pour l’instant mis en suspens par la pauvreté, pour ne pas dire la misère, de l’usage de la typographie sur le Web et plus particulièrement sur les dispositifs de lecture numérique. C’est moche, mal foutu, peu ou pas adapté, fruste, quand ce n’est pas particulièrement illisible. Les textes numériques qu’ils soient libres ou en téléchargement payant n’échappent pas à cette consternante condition et ne présentent que rarement des textes embellis.

Le monde de l’informatique manque singulièrement de culture graphique, et la faiblesse du sens typographique n’en est qu’une facette. Le problème est que cette dernière pèse largement sur le degré de perception du texte. Son mauvais traitement menace doublement la culture littéraire et la diffusion du savoir. Elle oblige à redoubler d’efforts de perception et de déchiffrage et elle contribue à une baisse du niveau de la lecture perçue comme de plus en plus rebutante.

Ce qui est le plus frappant, c’est l’absence d’intention dans le domaine des premiers concernés : les marchands de livres. Je ne parle pas des libraires qui continuent de préférer des livres beaux à des textes moches. Je parle des maisons d’éditions, des conglomérats qui ne prêtent pas plus d’attention à la typographie de leurs textes qu’ils ne prêtent d’attention à l’ampleur de la révolution numérique (à quelques exceptions prêt). Pour beaucoup de groupes d’édition, ce qui compte c’est le titre et bien entendu le nom de l’auteur. Puis une bonne couverture et un 4e plus ou moins soigné feront l’affaire. L’emballage prime sur le contenu, comme souvent, et il est toujours étonnant de voir combien les marchands de livres ne dérogent pas aux règles ineptes et déloyales de la grande distribution.

Enfin ce qui peut donner à réfléchir est moins l’absence d’attention à l’esthétique (et donc au confort) de la lecture que le mépris des règles strictes et efficaces du code typographique. Véritable signalisation de la navigation littéraire, le code typographique n’est pas seulement une convention de la langue française imprimée. Il est également le fruit de l’expérience, des contraintes de plusieurs métiers et d’habitudes prises au fil des siècles. Le code et sa typographie sont ainsi des biens d’héritage, un patrimoine, qu’il conviendrait de préserver.

Mais ce sont là des considérations superflues dans un univers commercial et compétitif qui voit déjà ses marges grignotées par les « parasites » numériques, rognées par l’avarice des banquiers de la littérature et devenue peau de chagrin au moment des bilans et des comptes de résultats envoyés aux auteur(e)s. Dans un tel marasme, la typographie est une affaire secondaire, sauf bien sûr pour les éditeurs indépendants, les petites maisons et quelques autres qui aiment encore les rondeurs, les pleins et les déliés, les boucles et les pointes, sacrifiant une partie de leurs gains à l’embellissement du texte : volonté inutile et donc nécessaire…

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La fin du marketing, le retour de la propagande

Le marketing est mort.

Après s’être d’abord préoccupé de conditionner le produit, marquant une influence sur le design, il a été repoussé par la technologie, par le savoir technique, permettant aux designers de générer des usages.

Avec l’émergence forte des technologies numériques dans le design, le marketing s’est orienté vers le conditionnement de l’offre et du produit. Mais l’émergence des technologies numériques de la communication ont rapidement atomisé le marketing produit. Le produit et l’offre sont rapidement devenus transparents et propriété du public, lui permettant de faire des choix échappant au conditionnement.

Alors, le marketing s’est concentré (sa vocation première) sur le conditionnement de l’acheteur en inventant une taxonomie (qui n’était qu’une question de point de vue) artificielle pour le faire entrer dans des catégories de valeurs. L’expansion massive du réseau mondial et l’appropriation des outils numérique par l’acheteur a explosé ces représentations marketing.

De ce point de vue, le marketing comme notion et même comme technique de modelage de l’offre est devenu obsolète. Le choc du futur étant très rapide et très sec, les acteurs du marketing sont comme un boxeur K.O. debout. Ils sont sonnés et ne parviennent pas à réaliser que le match est terminé. Ceux qui restent sur le ring risquent bien de recevoir un déluge de coups…

Alors que reste-t-il ? La propagande.

C’est la propagande qui domine le monde numérique. Le message le plus lu, vu, cru est celui qui l’emporte mais pour un temps très court. C’est la propagande pure et dure qui fabrique le consensus, déclenche l’adhésion, forge la fidélité. Le marketing disparaît au profit de techniques anciennes et de quelques usages nouveaux : la communication d’influence, l’intelligence économique, la médiation 101, l’économie de l’attention, le profilage progressif, la chronologie, le tracking, la mémoire collective… La technologie numérique vient soutenir, articuler et renforcer ce dispositif donnant naissance à une société numérique.

Enfin, ce qui revient en force, c’est l’obligation de créer une véritable culture de la confiance. Désormais, c’est la confiance qui créé le temps et donc la longévité d’un produit, d’un service, d’une idée, sans se soucier de son efficacité, de son avantage qualitatif, de sa « vérité ».
Et le produit lui-même n’est plus seulement un objet. Il est également une utilité qui connaît une inscription dans le temps. Même l’alimentation (terme désuet et en passe d’oubli) ou le divertissement (autre terme de l’ancien monde) se conçoivent comme des utilités durables et abondantes échappant aux cycles de l’éphémère.

En attendant, les résistances sont encore nombreuses. La transformation est en cours et à moins d’une catastrophe à l’échelle planétaire, elle est inéluctable. Car la société numérique s’impose partout. Sa force ne vient pas d’une dématérialisation du monde, mais de sa capacité à révéler ce qui était jusque là invisible. Et c’est ce que le marketing et la publicité de masses n’ont su qu’imaginer jusqu’à présent.

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Tendances prospectives pour le livre

Le modèle économique de l’édition repose sur la maîtrise du prix de vente et sur la distribution physique du livre. Par sa loi sur le prix unique du livre l’institution protège les intérêts des groupes de presse et d’édition. Par leur situation de monopole, une poignée d’opérateurs contrôlent parfaitement la distribution physique.
Trois innovations technologiques mettent en péril ce modèle :
— la transformation du circuit de distribution physique des livres,
— la dématérialisation de la lecture,
— le développement de moyens d’impression à la demande.

La première innovation déplace le circuit de distribution depuis les chaînes traditionnelles de la diffusion et de la livraison par services de messagerie spécialisés vers des acteurs généralistes de la supply chain. Ceux-ci vont du simple service postal aux géants de la logistique : fedex, ups, et autres. Ce déplacement est essentiellement dû à l’élimination pure et simple des intermédiaires dans la sélection et l’acte d’achat des produits. Le pionnier en la matière est Amazon (bien qu’historiquement il ne soit pas le premier). Ce déplacement massif rend obsolète le recours à des services spécialisés, réduit la nécessité de stocks, anéanti les marges intermédiaires et les jeux de trésorerie.

La deuxième innovation introduit de nouvelles habitudes de lecture et surtout de nouveaux usages qui ne correspondent plus ni aux offres (presse et édition confondues), ni aux formats des textes, ni aux supports (journal, magazine, livre grand format, encyclopédie reliée, etc.). Ce décalage entre les usages et l’état de l’art est à la source des expériences technologiques des fabricants d’appareils électroniques. Il permet l’introduction du concept de support électronique dédié à la lecture sans pour autant constituer une nouveauté, ni convaincre un public de masse. Les fabricants misent sur l’effet téléphonie mobile qui connut un démarrage difficile avant de connaître une véritable explosion. Ces appareils constituent non seulement l’ouverture potentielle d’un nouveau segment de marché mais il permet également de tester en réel des innovations en termes de composants divers appliqués à l’écran, aux surfaces tactiles, aux interfaces grand public et aux ordinateurs personnels.
Cette innovation de la lecture pose des problèmes aigus aux groupes d’édition qui ont mise sur des stratégie à moyen terme de choix éditoriaux et de formats de textes qui doivent être reconsidérés dans des délais très courts (moins de dix ans si l’on en croit l’étude réalisée à l’occasion de la foire de Francfort). Elle est amplifiée par l’émergence de la blogosphère et plus concrètement des possibilités de mutualisation de l’information et de la connaissance introduits par le Web 2.0. Enfin, une concurrence quelque peu déloyale est exercée par les mastodontes de l’Internet et des systèmes d’exploitation qui contournent les législations comme les contraintes métiers en mettant à disposition un ensemble de textes suffisant pour créer des effets d’entraînement.

La troisième innovation est plus discrète mais promet d’être la plus difficile à juguler en termes de périmètres commerciaux. Il s’agit de l’introduction à des niveaux très différents de l’impression à la demande. il ne s’agit pas là de la seule technique d’impression d’un ouvrage d’après une commande ferme et à des tarifs relativement identiques à ceux de l’impression de masse. Il s’agit aussi de la possibilité d’impression en librairie, en centre de reprographie et à échéance d’imprimer un livre complet chez soi, avec reliure et façonnage similaire aux modèles standardisés du marché du livre. C’est ce que l’on réalise parfaitement pour le DVD, le CD audio ou encore la photographie. Il n’y a aucune raison de voir le livre résister à cette révolution technologique.

A la lumière de ces trois innovations, les industries et les métiers du livres subissent des transformations profondes et durables en ce moment même sans pour autant être capables d’anticiper les tendances pour l’avenir. La raison de cette cécité est double :
— le livre est le résultat d’un ensemble d’usages,
— les usages se fondent sur la multiplicité des offres.

Le livre est effectivement le résultat d’un raffinement des usages développés par les institutions, les sociétés et les corps administratifs au fil de l’histoire. Ces usages sont nés des multiples demandes sociales que ce soit pour des besoins comptables, des nécessités d’archivage, des utilisations commerciales, des échanges d’informations ou de valeurs (le savoir étant une valeur comme les autres). C’est exactement à ce stade précis que nous sommes aujourd’hui.
Mais ces usages n’ont pas conditionné le livre. Ce dernier est né de la rencontre des demandes, ou plutôt des désirs, et de l’autre côté d’une multitude d’offres variées, disparates, incontrôlées, divergentes. Celles qui ont eu la faveur des désirs du public ont survécu, les autres se sont éteintes et ont disparu de la mémoire collective des sociétés et des industries. Il faut se rappeler que les parchemins, ou les ouvrages manuscrits de monastères ou même les papyrus n’ont subsisté à travers les siècles que par le fait qu’ils ont occupé pendant des durées assez longues leurs rôles de supports. Les autres, les concurrents ne sont que rarement mentionnés dans de vagues textes techniques.
Ce principe de multiplicité des offres est à l’œuvre dans cette économie particulière qu’est l’économie numérique. Quand on regarde à titre d’exemple les multiples projets concurrents dans le domaine des navigateurs ou des logiciels de composition de textes ou encore dans le domaine des agrégateurs de news, on se rend compte combien cette concurrence réelle et efficace permet aux utilisateurs de cerner l’offre qui leur convient le mieux et de faire correspondre l’usage et l’application, les deux se contraignant mutuellement.
Il manque donc dans le domaine du livre d’une floraison désordonnée et abondante d’offres en matière de livres numériques, de projets transversaux, de techniques et de service d’impression à la demande, de lectures hypertextuelles, etc. Faute de profusion et d’efforts conjugués mais concurrents dans ce sens, il est à craindre que le monde intellectuel du livre connaisse un âge des ténèbres comparable à l’obscurantisme du Moyen-Âge. Mais cette fois la religion dominante sera remplacée par une autre forme de dogme : celui de la neutralité de la technologie.

P.S. : dans ce court papier, je n’évoque aucunement la transformation du texte lui-même, car j’ai la conviction que le texte ne change pas ni dans son mode de production, ni dans son mode de transmission. Les sources d’approvisionnement (la culture) sont plus nombreuses. Les apports sont plus prégnants. Les influences forment des pressions plus importantes sur la création littéraire, de par l’impossibilité de s’en soustraire aisément (à moins de vivre dans une grotte du Sahara ou des plateaux Himalayens. Mais au bout du compte, bien que le numérique offre de nombreuses nouvelles approches du texte, il ne le change pas fondamentalement, du moins pas dans un avenir proche de quelques siècles.

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Les prophètes du monde nouveau

« Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous en vêtements de brebis, mais au dedans ce sont des loups ravisseurs. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur des chardons ? Tout bon arbre porte de bons fruits, mais le mauvais arbre porte de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un mauvais arbre porter de bons fruits. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits est coupé et jeté au feu. C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez… » (Mat 7/15-20)

la prophétesseAu seuil de l’émergence d’une société numérique planétaire, la mise en garde biblique est-elle encore de mise ? A la lire ainsi, elle ressemble à une représentation binaire, équivoque et quelque peu intégriste d’un monde ancien, divisé entre les nôtres et les autres… D’un côté il y a ceux dont la production en pensée, en paroles ou en actions n’apportent pas de richesse (symbolisé par la nourriture) et qui viennent, tels des loups ravisseurs, manger notre pain, voler nos enfants et emporter nos trésors. De l’autre, il y a ceux qui détiennent un savoir fertile né d’une inspiration, qui divine, qui surhumaine, et qui annoncent ainsi les événements à venir, qui anticipent le futur probable. Ils ne sont pas des devins, car ils n’interprètent ni des signes ni des indices. Les prophètes du monde ancien sont les détenteurs d’une connaissance inconditionnelle, forgée de prédictions et de transformations (pour ne pas dire calamités) inéluctables.

Le culte contemporain de la science a entamé cette mécanique prophétique tout en lui empruntant nombre de ces prérogatives. Car les sciences ne manquent pas de prédictions, de scénarios, de prospectives et de modèles théoriques qui démontrent leur filiation avec les méthodes et les dynamiques religieuses du monde ancien. Fort heureusement, le monde nouveau a su les revêtir d’atours séduisants et modernes. Au cœur de ce détournement, la figure du prophète reste marquante, présente dans tous les esprits et appelée de ses vœux par les élites comme par les masses. Alors même que la société numérique réduit les réalités d’antan, les reléguant à une sorte de folklore primitif, l’individu ne parvient pas à se défaire de son besoin de croire en un au-delà, un mystère, un inconnaissable qui ne serait accessible qu’à quelques personnalités d’exception, capables de dire l’avenir et la vérité.

Mais le prophète numérique contemporain ressemble-t-il au prophète des traditions sacrées ? Dans un monde où la désintermédiation est si forte, il ne semble y avoir aucune place pour un éventuel pivot entre la cité des hommes et la cité de Dieu. Et même des traditions agnostiques ou athées peinent à trouver une place pour d’éventuels figures prophétiques modernes. Qui seraient ces hérauts inspirés ? Qui dit l’avenir et qui le connaît ? Les essayistes et leurs intuitions ? Les économistes et leurs mondes de chiffres ? Les chercheurs et leurs statistiques ? Les politiciens et leurs projets visionnaires ? Les analystes en marketing ou en stratégie et leurs batteries d’études ?

Avant de pouvoir suivre des prophètes de la société numérique à venir, il faudrait encore pouvoir les identifier comme tel(le)s. Et c’est là que les problèmes commencent. Car les signes bibliques ne nous sont d’aucune utilité, bien que la mise en garde de Matthieu comporte encore les mécanismes par lesquels nous tentons de reconnaître les nouveaux prophètes…

l'archange« Vous les reconnaîtrez à leurs fruits… » nous dit l’Evangile. Et force est de constater qu’à ses débuts, ce fut à la taille des investissements que l’on reconnu les fruits et les prophètes de la société numérique. Que ne faisait-on pas pour aller écouter ceux et celles qui réussissaient les plus grandes levées de fonds ? Ils étaient les maîtres de l’Internet, les oracles des autoroutes de l’information. Combien sont encore écoutés dix ans plus tard ? Pratiquement aucun. L’éclatement de la bulle a mis à nu les épines et les chardons et démontré que les maîtres étaient en fait de faux prophètes. On se tourna alors vers d’autres fruits : ceux de l’audience. Les plus vus étaient certainement les plus inspirés, aidés en cela par des nombres colossaux de pages vues, puis de visiteurs. Mais une fois encore, ce fut le mirage et le désenchantement.

Avec la mutation du Web 2.0, et l’apparition de la relation à double sens, un nouvel espoir est né et de nouvelles personnalités ont émergées. Enfin, il était possible d’entendre les suivants, les adeptes, les foules assemblées, les congrégations, les tribus. Le commentaire et la conversation devinrent les nouveaux fruits. Et avec eux sont apparus de nouvelles figures prophétiques annonçant l’avènement de l’utilisateur, la fin du consommateur, la démocratie de tous, l’espace public infini et sans frontières, la disparition totale du monde ancien. Avec la maturation du discours, l’évolution de la culture numérique s’est dotée d’une doxa, de dogmes, de peuples et de territoires. Et c’est dans cet univers, composé de divers éco-systèmes qu’évoluent les nouveaux prophètes numériques. La mise en garde (et prophétie) de Matthieu arrive à sa conclusion naturelle et trouve ici une nouvelle manifestation.

Le prophète numérique dit la vérité du monde. Il reconnaît les mécanismes du capitalisme industriel comme étant les mauvais arbres qu’il faut couper et jeter au feu : une fournaise numérique qui va recycler et réorganiser les richesses selon des schémas horizontaux, une terre aplatie, maillée de réseaux. Mais le capitalisme n’est pas mort pour autant. Il est maintenant devenu la doctrine du néo-libéralisme, imprégnant toutes les composantes de la société, suivant toutes les mailles du réseau, gainant tous les flux de ses principes simples de compétition, de performance, de bénéfice à tous les niveaux de la vie humaine. Le néo-libéralisme est le bon arbre qui donne les bons fruits permettant à tous une vie meilleure fondée sur une liberté totale tant dans la production que dans la réception. Vous êtes libres, dit le prophète numérique. Et tout est libre et gratuit, ajoute-t-il aussitôt. Ceux qui vous disent le contraire ne veulent que vous dérober votre production ou votre liberté de tout recevoir, sans limites. Ceux qui démentent cet avènement sont les faux prophètes.

Le prophète numérique dit aussi l’avenir. Le monde demain ne sera plus régit par la matérialité et la rareté qui l’accompagne. Le monde du futur est immatériel et abondant, nourrit de flux ininterrompus et intarissables. L’abondance naîtra de la participation globale et totale de tous à un projet numérique commun, la société digitale. La technologie au service des hommes et de leurs communautés permettra l’augmentation des sens, l’allongement de la durée de la vie, l’élimination des maladies et des fléaux, le renversement de la trajectoire apocalyptique du monde ancien vers un développement durable, soutenable et spontanément attendu par tous. Le changement de paradigme nécessitera des efforts et du labeur, mais ils ne seront pas une charge écrasante dans un monde numérique d’humanité augmentée où les activités pénibles sont dématérialisées et confiées à des machines de plus en plus sophistiquées.

Les prophètes contemporains sont donc ceux qui nous annoncent le monde nouveau.

le portiqueC’est un monde sans guerre, devenue une activité contre-productive et reléguée à de simples opérations militaires de police à l’encontre de terroristes et d’éléments non encore intégrés dans le réseau mondial, donc inconscients des valeurs naturelles de celui-ci.

C’est un monde productif sans propriété qui est progressivement remplacée par l’usage et l’accès. Dans un monde d’utilisateurs, la propriété est un handicap, un poids, qui est délaissé pour une atomisation partagée des ressources et des biens. L’accès est libre à condition d’accepter la contribution personnelle.

C’est un monde transparent sans secrets, considérés comme le ferment de la fermeture, des barrières et des obstacles à une diffusion large et constante, garante du développement et de la production de la valeur. Cette transparence intégrale est également la garantie de la paix sociale, de la liberté individuelle et d’une nouvelle forme d’égalité.

Enfin, c’est un monde de la connaissance, devenue la ressource centrale, mère de toutes les innovations, source de tous les bénéfices. La connaissance est également le moteur de la reconnaissance, permettant à l’individu de devenir sa propre marque de fabrique, aux communautés de devenir des coopératives cognitives et des collectivités d’innovation.

Le monde nouveau peut sembler utopique, il est pourtant déjà là. Il est vanté par les prophètes du numérique sans calculs ni cynisme. Ils ont des noms, des discours, des présentations en ligne, font l’objet de captations vidéo et audio pour la postérité, produisent des livres, sont suivis par des milliers de gens sur des réseaux sociaux, des canaux d’information ou tout simplement sur un blog. Se gardant de faire des interprétations des événements et des signes, ils disent leur credo et le mettent en pratique. En bons prophètes, ils prouvent le bien fondé de leurs prédictions et de leurs inspirations par une authentique et indiscutable réussite. Celle-ci s’accompagne de la constitution d’une communauté d’autres croyants qui forgent ainsi un réseau de confiance et de permission. Dès lors, ce n’est plus le message divin qui est l’outil de mesure de la prophétie, mais l’exemplarité même du prophète.

Si rien de tout cela n’est bien nouveau, en revanche le cadre a changé. En passant d’une planète matérielle, faite d’espaces difficiles à franchir, à une sphère immatérielle, faite de temps et de flux, ce sont tous les rapports entre les individus qui sont modifiés en même temps que leurs perceptions. La réalité de ce nouveau cadre nécessite évidemment un délai d’intégration au sein de la majorité de la population mondiale. Et cet ajustement rencontre en surface des résistances intellectuelles et culturelles. Mais déjà les générations suivantes ont totalement absorbées les nouvelles formes de relations interpersonnelles et construisent de nouveaux modèles de liens sociaux. C’est cette réalité, souvent invisible à l’œil du néophyte, que perçoivent les prophètes de la société numérique. Ils assistent, pour la plupart émerveillés, à la numérisation inexorable du monde et de ses habitants.

le prophèteMais la fonction du prophète ne s’arrête pas à dire le bien. A l’instar de la mise en garde de Matthieu, il dit aussi le mal. Il désigne les mauvais arbres et les fruits de l’amertume et de la désolation. Le prophète du numérique oppose ainsi le monde nouveau et le monde ancien. Il trace la frontière entre la société industrielle et militaire, destructrice, avare de ses ressources et obsédée par la domination des forts sur les faibles, face à la société numérique de la connaissance et de la création de valeur, offrant profusion et liberté, égalité entre tous et abondance de ressources et de moyens. D’un côté, il y a la civilisation du coffre-fort, de l’autre celle du nuage de calcul.

Le prophète contemporain est donc celui ou celle qui sort des schémas traditionnels, qui rejette la reproduction des mécanismes anciens et qui fait la démonstration que le changement est inévitable et souvent radical. Cette démonstration ne vaut que par le degré d’exemplarité dont le prophète fera la preuve, que ce soit par la réussite ou par l’échec. Dans le dernier cas, seul(e)s ses pairs prendront la juste mesure de l’exemplarité.

Alors le prophète contemporain est-il « l’entrepreneur 2.0 » comme nombre aiment à se qualifier ? Certains sont dans ce cas, mais ils n’ont pas l’exclusivité. On le voit, les prophètes viennent de tous les horizons et se reconnaissent à la réflexion qu’ils mènent, prenant bien souvent leur propre existence et production comme laboratoire d’expérimentations. Et au delà de leurs réussites commerciales ou sociales, ce sont leurs idées qui sont importantes et révélatrices. En diffusant ces dernières, ils et elles changent le monde de la manière la plus radicale qui soit : en changeant les mentalités. Leur action est pareille à un travail d’évangélisation. Il faut seulement espérer et travailler à ce que, cette fois, le résultat ne débouche pas sur plusieurs siècles d’obscurantisme.

Le caractère éminemment utopique de la société numérique appelle à des notions anachroniques comme celle de prophète. Et cette dernière ne peut pas être considéré comme une simple boutade intellectuelle. Alors que la majorité de la population mondiale est choquée par l’agressivité du capitalisme de catastrophe, par le « choc du futur » des nouvelles technologies et par les conséquences de la dégradation de la planète, la période est propice aux figures prophétiques. Ce phénomène visible aussi bien dans la finance, l’économie, la politique et la religion n’épargne pas le Web. Il convient donc, de savoir le reconnaître. Faute de quoi, à suivre de faux prophètes, nous risquons bien de répéter ad nauseam les erreurs et les catastrophes dont nous sommes tous les victimes collatérales depuis ces dernières décennies.

[Ce billet est une contribution à tuviens, projet collaboratif de @n_km]

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Pas de SMIC pour les écriveurs numériques

La SGDL (Société des Gens De Lettres) organise ces jours-ci un forum sur la révolution numérique de l’auteur. Une brochette d’invités compétents et experts, des thématiques d’envergure, l’événement a tout ce qu’il faut pour être intéressant. Une centaine d’auditeurs sont venus entendre ce que les acteurs ont à déclarer ou à raconter et espèrent, pour certains, participer à un débat sur les questions brûlantes qui émergent dans le petit monde de l’édition.

Car le monde de l’édition est petit et cela malgré la masse impressionnante de titres produits tous les ans. Tout le monde s’y connaît ou presque. Editeurs et auteurs s’y côtoient depuis très longtemps dans une relation tantôt amoureuse, tantôt enflammée et parfois conflictuelle. Les uns ont besoin des autres dans des proportions et des échanges qui tiennent plus de l’alchimie du Moyen-Âge que des techniques de contractualisation industrielles… et sans vraiment savoir qui tire l’autre.

Mais ce petit monde bien sympathique, tel un village des Hobbits, voit poindre l’ombre menaçante et immatérielle de Mordor, incarnée pour l’occasion par « le numérique ». Cette puissance est récemment tombée dans les mains de la figure désintermédiatisée de Google (a.k.a. Sauron) et exploitée par son alter ego, Amazon (a.k.a. Saroumane). Comme dans la fresque de Tolkien, « le numérique » a ses cavaliers noirs, ses artefacts maudits, ses armées de la nuit… et ses Hobbits.

Raconté comme ça, cela prend tout de suite une tournure plus piquante et on a envie d’en savoir plus. Hélas, la réalité est assez différente.

Les éditeurs travaillent, chacun dans son propre laboratoire, et ont déjà concocté des offres numériques qu’ils ne dévoilent pas tout de suite pour ne pas se la faire damer par le premier concurrent venu. Ils ont investit dans des outils, comme le dit Jean-Christophe Delpierre (Mediatoon) sans réelle certitude de retour sur investissement et en dépit du scepticisme de leurs actionnaires (trop affairés à récupérer les billes perdues dans les actifs toxiques). Voilà des gens courageux.

Les experts, eux aussi, connaissent les stratégies qui s’annoncent. Quoi de plus normal, ils et elles ont été les premiers sollicités par les éditeurs pour échafauder des plans d’action, des tactiques d’attente d’éclosion du marché, des « roadmaps » pour les deux ou cinq prochaines années… Tout cela se passe à l’abri de la presse, à qui on lâche de temps en temps un os à ronger. Et cela se déroule évidemment à l’écart de la plupart des auteur(e)s que l’on protège de la menace fantôme, des périls des ténèbres, de cet inconnu technoïde à hauts risques qu’est le numérique.

Les auteur(e)s sont tenus à l’écart mais cela ne leur plaît pas beaucoup. Car l’auteur(e) aime qu’on l’aime, qu’on le reconnaisse, qu’on le cajole, parfois même qu’on le malmène un peu et qu’on le flatte. L’auteur(e) est tel une jument que l’on bichonne mais qui se brusque à la vue de quelque nouveauté imprévue. Alors quand l’auteur(e) apprend qu’on joue avec son œuvre sans que rien ne lui soit dit, qu’on prépare des plans d’avenir et que l’on soumet son ou ses bébés à une éventuelle mutation, alors il se cabre et exige qu’on lui rende des comptes. En désespoir de cause, car il a déjà bien du mal à obtenir ses chiffres de vente…

Pourquoi l’auteur(e) est-il si sensible ? Pourquoi n’a-t-il pas cette distance avec sa production qui lui permettrait de voir le bien fondé des projets des éditeurs, soutenus et aidés par les experts ? Pourquoi ne prend-il pas le temps de s’emparer des outils pour découvrir que lui aussi peut avoir son mot à dire sur un blog ? L’auteur(e) est peut-être trop impliqué, trop proche de son texte et cela le rend incapable de prendre de la distance ? Et probablement que c’est mieux comme ça. C’est ainsi qu’il est créatif, prolifique… rentable.

Mais la réalité est simplement mesquine. Dans toute la « chaîne de la valeur », l’auteur est le plus souvent celui qui passe son temps à courir après le bifteck. Quels auteurs aujourd’hui peuvent se vanter de vivre exclusivement de leur plume ? Une poignée. Cette même poignée qui n’a pas besoin de lire les contrats, ni de s’encombrer l’esprit d’activités annexes pour gagner sa croûte. Une poignée dont l’auréole continue de nimber et de séduire des légions de jeunes auteur(e)s qui s’imaginent déjà les répliques qu’ils diront aux journalistes qui leur demanderont quelles sont les clés du succès…

Pour l’écrasante majorité des auteur(e)s, le succès c’est déjà de toucher un à valoir décent. Puis d’enchaîner les ouvrages afin de retoucher un autre à valoir et ainsi de suite. Car de salaire, l’écrivain, ou devrais-je dire l’écriveur, n’en a pas, sinon celui d’enseignant ou de rédacteur ou de quelque autre occupation secondaire dans la passion et première dans la rémunération. Et de même qu’il n’y a pas de salaire, il n’y a pas de pourcentage minimum en termes de droits, comme une sorte de SMIC du droit d’auteur. Sachant que c’est le pourcentage et le tirage initial qui déterminent l’à valoir, les calculs et les décisions sont critiques en la matière. Alors si écrire reste une passion, voire une nécessité viscérale, publier se transforme bien souvent en souffrance, une souffrance que les auteur(e)s ont du mal à dire et à dissimuler.

Dans le monde de l’édition, parler d’argent est vulgaire. Ce trait éminemment français est particulièrement exacerbé dans le petit monde des Hobbits de l’écriture. Une si noble activité ne souffre pas la vulgarité. En revanche quand il s’agit de produire plus de 30 000 nouveautés par an, il faut bien mettre la main au porte-feuille et trouver toutes ces petites mains ayant style et/ou imagination. Et c’est là que les choses se corsent. L’éditeur est un être de goût, mais c’est aussi un gestionnaire. Sa trésorerie est comme une corde de guitare : pas assez tendue, elle ne tire que des sons mineurs et trop tendue, elle casse. C’est ce qu’il essaye de faire comprendre à l’auteur(e) pour lui faire passer la pilule et le contrat.

Mais en vérité, c’est l’auteur(e) la corde de la guitare.

C’est cela que j’entend et que je comprend de cette journée. Le reste : les plans, les déclarations de principe, les mots d’apaisement, les ré-assurances confraternelles et parfois paternalistes… c’est de la littérature. Et ici, on s’y connaît. Et quand la journée s’achève sans que les auteur(e)s n’aient pu réellement vider leur sac (non sans avoir essayé à plusieurs reprises), notre charmante ministre de l’avenir et de la technophilie, Nathalie Kosciusco-Morizet, vient nous dire les axes qui lui semblent les plus importants pour les prochaines étapes de la mutation de l’industrie du livre.

— L’harmonisation de la TVA entre le livre papier et le numérique s’impose de fait, mais doit encore passer à la moulinette bruxelloise.
— La mutualisation des plate-formes développées par les grosses maisons de manière indépendante (et concurrentielle) serait la bienvenue tant pour les réseaux de distribution que pour la clarté des offres à l’intention du lecteur.
— L’extension de la politique (d’origine socialiste) du prix unique du livre à sa contrepartie numérique est à l’ordre du jour du législateur.

Trois axes clairs, précis et utiles. Mais trois axes qui protègent et défendent l’industrie en place et ses modèles. Pour l’auteur(e) : il n’y a rien. Le calcul est simple : protégez l’éditeur-diffuseur-distributeur et vous protégez de fait les auteur(e)s… en l’état. Merci pour eux, tels des adolescents inconscients (mais déjà responsables), il faut les protéger quitte à entretenir une chaîne de valeur dans laquelle ils produisent la plus grande part de l’effort et se voit rétribuer de la part la plus maigre…

N’y a-t-il pas, Madame la Secrétaire, de place pour une révision du droit d’auteur tant dans sa longévité, jugée excessive par François Gèze (La Découverte) dont on admirera la transparence des propos et sa position plutôt conservatrice, que dans l’absence totale de minima social ? N’est-il pas temps de donner plus qu’un statut fiscal à l’auteur(e) ? Ne devrons-nous pas légiférer en faveur d’un barème plancher au-dessous duquel l’auteur(e) est tout simplement spolié ? Probablement que cela est l’affaire d’un autre ministre de la république, qui viendra clôturer ces deux journées sur la révolution numérique de l’auteur.

Il n’en reste pas moins que l’auteur(e) fait face, avec l’émergence des réseaux et de la numérisation, à des défis multiples tant sur sa capacité à transformer ses usages que son activité. Il se voit remettre en question sa nature même d’auteur dans un monde numérique transmédiatique, désintermédiatisé et surtout complètement découpé par le sampling, le prélèvement et la lecture parcellaire. Autant d’invasions barbares qui se lancent à l’assaut de sa fonction et de son identité. Mais avant toute autre considération, il faudra d’abord qu’on lui accorde un minimum vital pour qu’il puisse comme tout autre artisan œuvrer dans des conditions acceptables. Et il s’agira pour cela de quitter le stéréotype du dilettante ou de l’activité récréative qui maquillent l’auteur(e) en personnage léger, déconnecté des réalités matérielles de ce monde, désintéressé de la trivialité du quotidien…

L’auteur(e) est un citoyen comme les autres. Pourtant il ne bénéficie en rien (ou très peu) de ce que tout salarié bénéficie. Ce qui le contraint à travailler à côté, en parallèle, parfois par choix mais souvent par nécessité, et ce quelque soit le volume de sa production. Il est perçu comme un indépendant sans le statut de ce dernier. Il est donc temps de remédier à cette situation profondément et discrètement injuste. Car si l’industrie de la musique agonise d’avoir dynamité son réseau de distributeurs, l’édition pourrait bien disparaître brutalement quand « le numérique » aura achevé de diluer ses auteur(e)s…

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Google Edition… Quelle surprise !

L’AFP titrait aujourd’hui : A la Foire de Francfort, fureur contre Google et sa bibliothèque numérique. On s’attendrait à un esclandre, des échanges d’invectives et pourquoi pas des coups et des bagarres. D’un côté les éditeurs allemands, outragés et furieux, lançant des œufs pourris sur les représentants de Google. De l’autre, les costumes-cravates armés d’une brief-case en aluminium et d’une oreillette bluetooth, fuyant en évitant les jets de projectiles sous les quolibets de la foule enragée… Et bien non, ce tableau serait plutôt celui des récents événements dans les usines de Picardie, ou les manifestations de paysans sur les Champs. Mais à Francfort, qui n’est pas que la patrie de la saucisse, la « fureur » s’illustre par une interview donnée par un agité local, l’équivalent de notre Finkielkraut national. Puis elle se double d’une petite phrase condescendante d’un ténor du barreau allemand chargé de défendre les intérêts du syndicat du livre d’outre-Rhin… Le seul personnage raisonnable de la troupe est le commissaire européen chargé du multilinguisme, Leonard Orban, qui estimait qu’ « il faut assurer l’accès du public aux livres, si possible gratuitement, mais il faut aussi protéger les auteurs » (AFP). Une déclaration diplomatique à la mode bruxelloise, sans saveur, sans consistance, que toutes les parties pourront reprendre à leurs sauces.

Alors que tout le monde de l’édition savait que Google préparait une offensive commerciale sur le secteur du livre, l’annonce semble arriver comme une surprise. La presse s’empare de la nouvelle pour en faire un nouveau cheval de bataille contre Internet et contre Google définitivement devenu le diable en personne. Et dès lors, tout ce qui touche à Internet est dédaigné, comme souillé par la marque de l’infamie du géant des services sur le Web. Les professionnels se divisent alors entre les conservateurs, qui savent, qui connaissent le marché et qui méprisent silencieusement ce phénomène de mode, et de l’autre les progressistes qui anticipent des changements, et qui ont compris que les mutations sont inévitables. Ce qui ne les empêchent pas de savoir et de connaître le marché tout autant. Les premiers se désintéressent des seconds. Et ces derniers, faute de pouvoir déclencher une guerre civile, déplorent cette attitude improductive, fermée, sans avenir…

Mais la surprise créée au Frankfurt Buchmesse ne vient pas de l’annonce de Google ni du déploiement de son dispositif de vente en ligne pour le printemps prochain. La surprise générale vient d’un phénomène invisible dans les médias, mais en creux de toute la propagande hystérique (pour reprendre les termes de Roland Meuss, professeur de littérature à l’Université de Heidelberg) contre Google et contre l’émergence d’une société numérique en général. La surprise, c’est qu’il y a des tas de gens pour adhérer à cette nouvelle vague numérique. Ce qui dérange, c’est que des lecteurs, des auteurs, des éditeurs et même des intellectuels accueillent avec prudence mais enthousiasme le changement de paradigme de l’édition, et avec lui des nouvelles opportunités de diffusion du savoir. Fini la mainmise des marchands de papier imprimé sur la ressource la plus précieuse du 21e siècle : la connaissance.

La surprise de la foire de Francfort est de voir que la société numérique gagne du terrain et se construit aussi dans le domaine du livre. En dépit des résistances et des attitudes en surplomb, la transition vers le numérique s’opère même si beaucoup ont encore du mal à trouver un discours cohérent, qui cadre avec leurs manières de faire, avec leur « process », avec l’éducation dépassée qu’ils ont reçu et dont ils sont les produits. Si on associe à ça la surdité momentanée qui saisit les gens pris de panique, le cocktail devient mortel. Il reste que pendant que Google fait le mariole en Allemagne et que l’édition allemande s’y associe dans un petit numéro de claquettes, d’autres se mettent en action et décident de prendre l’initiative. Claude de Saint-Vincent, patron de Media participations et de Dargaud, ne cherche pas à faire des phrases ni à trouver des boucs émissaires. Le temps est à l’action et son groupe plus connu pour ses BD que ses bouquins s’allie à Editis dans une plate-forme de distribution numérique. Interrogé sur l’avenir du secteur, sa réponse est claire : « Il n’est pas besoin d’aimer le monde qui vient pour le voir venir. Ce qui est arrivé à la musique est en train d’arriver à la vidéo et au cinéma, et va arriver au livre… » Autrement dit, qui vivra verra.

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Pourquoi personne ne dit non à Google ?

Titiou Lecoq publie un papier très intéressant dans Slate. Elle souligne à quel point les rouages réels de l’industrie du livre échappent à la perception pourtant exercée de la plupart des observateurs. Et elle nous fait la démonstration de la fascination mythologique qui entoure Google. Invoquant l’excellent et apocalyptique papier d’Olivier Ertzscheid, dans lequel il développait récemment une analyse de la stratégie de Google Books, Titiou Lecoq nous annonce une victoire certaine de Google et la fin du monde du livre… encore.

Reprenant, pour l’essentiel, la conclusion de Ertzscheid, le papier nous fait la liste de toutes les exactions que s’apprête à commettre le géant de l’Internet et de la complicité inavouée et inavouable des fabricants de tablettes et de gourous du nouveau socialisme numérique. Ce papier qui semble pourtant spontané et sincère est un parfait exemple des fantasmes qui se développent dans les médias traditionnels.

Toutefois, dans un argumentaire assez inconsistant, la journaliste relève le seul point important de toute l’affaire Google : « …personne n’est allé négocier avec la firme pour lui imposer des devoirs à respecter en contrepartie de sa situation monopolistique. » Et curieusement elle ne poursuit pas dans la logique de ce raisonnement, ou bien comme beaucoup de professionnels du livre, elle ne souhaite pas aborder la question cruciale, celle qui fâche : pourquoi personne ne dit non à Google ? Il y a bien ceux qui le traitent de tous les noms, ceux qui lui demandent de l’argent, ceux qui veulent une compensation technologique, etc. Mais personne ne dit tout simplement : non merci. Remballez votre accord, éliminez les œuvres françaises dont vous n’avez pas les droits et allez vendre votre camelote ailleurs…

Car à bien y regarder, il n’y a pas de véritable urgence à numériser le fond patrimonial francophone, même si la BNF (à l’époque sous la houlette de J.-N. Jeanneney) s’est complètement plantée dans sa stratégie de digitalisation des œuvres. Et même s’il faut cent ans pour numériser le patrimoine, quelle importance ? Nous n’avons pas besoin de Google pour cela. Et nous n’avons certainement pas besoin de digitaliser 10 millions de titres de langue française pour nous assurer de la pérennité et de la présence de la francophonie dans le monde (sauf si nous continuons à faire disparaître les alliances françaises et les centres culturels à l’étranger). Et notre patrimoine pourra même être sur Google Books en consultation partielle ou totale, selon notre choix institutionnel. Nous n’avons aucun retard du point de vue patrimonial. Le seul intérêt à accélérer la numérisation est de permettre une plus large diffusion d’œuvres inconnues, épuisées, ou tout simplement délaissées par les marchands de soupe de l’édition de masse.

Alors où est l’urgence ? Elle se trouve justement dans le domaine commercial et industriel. Les grands groupes d’édition français ont parfaitement négligé la mise en route du programme de numérisation de Google en 2004. Et ils se sont confortés dans l’idée que le livre papier était là pour durer encore 2 000 ans de plus. Et que seuls une poignée de geeks seraient concernés par ce projet. Donc pas de danger. La reprographie n’avait pas tué le livre, Google Books n’aurait pas plus de chance… Mais voilà, les gens de Google ne sont pas nés de la dernière pluie. Cherchant à monétiser au maximum leur investissement à moyen et long terme, ils ont commencé par le domaine public, incluant les œuvres orphelines et une quantité importante d’ouvrages rares ou confidentiels et plutôt recherchés. Sur les uns personne n’aurait rien à dire. Sur les autres les lecteurs avertis seraient les premiers à acclamer le géant du Web. Et la poignée de geeks, par un prompt renfort, est ainsi devenue légion.

En seulement cinq ans, Google a été capable de formuler une offre non-payante capable de drainer une grande partie du public des lecteurs professionnels et/ou assidus dans un monde occidental où la lecture est en lente érosion. Les maisons d’édition de livres (et pas les groupes de communication et de marketing, type Reed Elsevier) se sont retrouvées comme la cigale de La Fontaine. Démunis devant une concurrence massive et partout présente sur leur terrain à un tarif imbattable…

En quelques mois, tout le monde a compris que le stock de propriété intellectuelle sur les épuisés, les orphelines et les ouvrages du domaines publics ne valaient plus rien du tout en l’état, c’est-à-dire en vue d’une éventuelle exploitation commerciale papier. En revanche, de son côté, Google a été capable de monétiser l’ensemble de son stock numérique selon son procédé adsense sans pour autant rendre l’accès payant. Les principaux groupes d’édition européens et américains ont instantanément tiré la gueule. La suite, on la connaît. Et la conclusion de la saga tient dans le titre du papier de Slate : Google Books a déjà gagné… la bataille de la numérisation du moins.  Ni le droit territorial (vestige des usages capitalistes anciens), ni les cours de justice américaines ne pourront rien n’y changer. Google dispose désormais d’un stock inépuisable d’os à jeter aux chacals et aux chiens qui aboient sur son passage. Et contrairement à Microsoft qui s’est planté deux fois en essayant d’abord de verrouiller la propriété de la navigation puis de mettre un copyright sur le concept d’encyclopédie, Google a retenu la leçon et continue d’offrir une ouverture totale.

Alors on peut invoquer la paranoïa de la surveillance, pleurer sur le sort de l’édition de masse, se crisper sur le droit d’auteur, mais la réalité est brutale et incontournable : Google Books emporte le morceau sur la numérisation. Ses concurrents, réunis dans cette farce de l’Open Book Alliance, tentent maintenant de le combattre non sur le terrain de la digitalisation mais sur celui de la commercialisation. Ce qui met en relief la faiblesse des réactions et des gesticulations juridiques des groupes d’édition français, mais aussi allemands, anglais, espagnols et même américains. Les tribunaux européens n’ont pas l’ombre d’une chance et les sommes demandées, à titre d’exemple, par La Martinière sont ridicules dans les économies d’échelle d’une entreprise de la taille de Google. De leur côté, les cours de justice américaines ne statueront que sur le monopole du commerce du livre, pas sur celui du monopole de la culture et de sa diffusion…

Pendant ce temps, les groupes d’édition et les institutions ne feront rien. On se concertera. On se réunira. On fera des déclarations tantôt mitigées, tantôt fracassantes et on ne fera rien du tout… Car Google est devenu le parking des commerces du monde. Vous vous souvenez de : « No parking, no business ». Maintenant, il faudra dire : « No Google, no business ».

Enfin l’article de Slate laisse entendre que Google Books va tuer les libraires, les éditeurs et même les webstores de type Amazon grâce un Deus ex machina appelé la désintermédiation de la chaîne du livre. Cette rhétorique reprise par les communicants de l’industrie du livre traduite en bon français signifie surtout que si vous faites sauter le distributeur (qui est aussi le groupe financier qui détient les maisons d’éditions et qui contrôle toute la chaîne) c’est la fin du livre en librairie. C’est absurde.

Le distributeur est la raison de l’immobilisme et de l’agonie des libraires. Ces derniers ont tout à gagner à pouvoir bénéficier d’un catalogue robuste, complet, accessible et imprimable à la demande sans avoir à payer la marge exorbitante de l’intermédiaire dont la valeur rajoutée est marginale. C’est ce qu’Amazon et ses clones ont réalisé en éliminant purement et simplement les intermédiaires. C’est aussi ce que comprend Google en signant avec EBM et son partenaire catalogue, Lightning Source, filiale du géant américain de la distribution Ingram. Enfin, c’est le mouvement que Hachette essaye de suivre en signant lui aussi un accord avec Lightning source pour alimenter sa propre filiale numérique, Numilog.

Cette explosion de la chaîne de fabrication du livre profite à tous ceux qui composent la chaîne et pas à ceux qui la contrôlaient jusqu’à maintenant. Et contrairement à l’argument de Olivier Ertzcheid, l’aplatissement de la planète livre ne nivelle pas les différences éditoriales mais seulement les disparités de moyens techniques et financiers, introduisant en effet un nouveau type de capitalisme décrit par Yann Moulier-Boutang, mais surtout en permettant une démocratisation de l’édition elle-même.

Comme le métier de Google n’est pas de vendre de la recommandation comme Amazon mais de vendre des liens publicitaires. Et il lui sera toujours plus simple de vendre des liens vers des ouvrages physiques et des ouvrages numériques chez Amazon, ou chez l’éditeur ou même chez votre libraire de quartier (via ses outils de géo-localisation) que de devoir réinventer l’eau chaude, c’est-à-dire de faire le métier de l’éditeur. Pour Google, l’éditeur est également un utilisateur. Alors que l’intermédiaire de distribution est un obstacle obsolète.

L’article de Slate arrive naturellement à la conclusion provocante et apocalyptique du billet de Olivier Ertzscheid : la fin des livres et la fin des libertés ! Il faudrait quand même rappeler qu’il s’agit d’une hypothèse de travail et non d’une prédiction ou d’un scénario prospectif. Ne pouvant ni connaître les objectifs de Google Books, ni ceux de ses fondateurs, ni même avoir de certitudes dans l’actuelle situation de profonde mutation que subit le livre, une conclusion aussi décapante permettait de compter les points. Mais pour notre journaliste, cet état des lieu est devenu la forge d’une nouvelle mythologie… Dommage.

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